jeudi, 14 novembre 2019

Ukraine : les pilleurs impérialistes et le prolétariat

Alors que continuent les massacres de la guerre de Syrie, que des millions de réfugiés affluent de tous les coins du Moyen Orient et s’ajoutent aux centaines de milliers de prolétaires palestiniens, africains et asiatiques qui fuient par terre et par mer pour la survie, voilà que la situation ukrainienne explose sous la pression des puissances impérialistes et de toutes les contradictions liées à l’explosion de la Russie (1989-1991), mais surtout à cause de facteurs importants liés à son histoire et à sa situation géographique, économique et stratégique.

Née vieille et décrépite, avec l’illusion de pouvoir réaliser de manière stable son indépendance politique et économique, la bourgeoisie ukrainienne est placée dans une région qui dépasse les frontières de l’Europe, dans l’espace de la Biélorussie, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie, la Moldavie et la Russie. En fait, avec ses 45 millions d’habitants, une superficie inférieure seulement à celle de la Russie d’Europe, sa très basse densité moyenne (77 habitants par km2) mais très peuplé à l’est, le pays se caractérise dès sa naissance par la faiblesse de l’économie (améliorée seulement dans les années 2004-2006, puis effondrée pendant la crise) et continue d’être un enjeu entre les pots de fer principaux : la Russie, l’Allemagne et les USA, comme toute l’Europe de l’est dans les années 90.

Par rapport aux différents pays voisins, l’Ukraine a toujours été, en temps de paix comme en temps de guerre, une « terre de milieu », écrasée par la Pologne au Nord-ouest et la Russie au sud-est: et, en tant que telle, elle n’a jamais atteint les conditions de la nation moderne. Ici, l’impérialisme des grandes puissances ne dort pas: les affaires potentielles et le capital financier lié aux matières premières ne dorment pas, et surtout le développement de l’armement ne dort pas car les aires de la Baltique, de la Mer Noire et de la Mer Caspienne, peu distantes, sont des zones politico-stratégiques importantes et potentiellement explosives.

Au cours des 20 années écoulées depuis la soi-disant indépendance politique, l’Ukraine a tenté de se doter d’une structure d’état sur le modèle de la Russie. Les oligarchies se sont rapidement et massivement constituées grâce aux affaires financières liées à la privatisation de l’ensemble de l’économie industrielle. Cajolée économiquement par la Russie au moyen d’accords économiques et politiques sur le prix des matières premières énergétiques dont elle a extrêmement besoin (gaz, pétrole) et pour lesquelles elle constitue un carrefour important entre les zones de production russe et de consommation occidentale, attirée militairement par les USA (et donc par l’OTAN au sein de laquelle elle vise à entrer), l’Ukraine tente de négocier sa propre existence dans cette Europe de l’Est, remplie de nationalismes prêts à exploser à nouveau lorsque seront définies, par un déterminisme de fer, les alliances de guerre des principaux acteurs. Ces fracassements de frontière, ces puzzles décomposés produits par l’explosion de la Russie deviennent en fait un poids insoutenable pour cette construction indéfinissable qu’est l’Union Européenne, laquelle risque de subir des conséquences fatales se développant à l’intérieur d’elle-même, avec les « recommandations » des USA – èclats prêts à se casser dans des structures encore plus petites.

Ainsi, au moment où la Russie, surmontant l’effondrement économique et politique des années 90, a exigé le paiement d’une lourde pourcentage pour l’électricité non plus soumise au droit de péage, la montée des prix des matières premières s’est déclenchée (ce qui se fait toujours dans les crises de surproduction mondiale) et s’est étendue. Mais ceci est en rapport avec des contradictions économiques beaucoup plus profondes qui n’ont rien à voir avec le « choc des civilisations entre les formes oligarchiques et celles démocratiques » .

Le cadre économique en Ukraine, en dehors de la production agricole (céréales et bois) dans la zone centrale, comprend à l’Est un réel appareil industriel concentré dans la région de Donetsk (sud-est de l’Ukraine), Lougansk et Karchiv, intégrées à la zone Donbass riche en charbon, fer, soufre. Ici, aux confins de la Russie, se trouve la plus grande concentration prolétarienne: dans les mines de charbon, dans les aciéries particulièrement développées et dans les industries chimiques. Sur la côte, d’Odessa (la cité de laquelle est partie la première révolution russe de 1905) à la péninsule de Crimée se tient une vaste zone industrielle, poumon industriel de l’Ukraine (80% de la production industrielle totale), liée à la Russie par d’anciennes traditions et par des liens économiques et politiques. Ici furent en fait mis en place, à la fin du XIX° et jusqu’aux premières décennies du XX°, les bases de l’économie russe et ensuite sa modernisation, avec la production de la majeure partie de l’acier qui, à la fin des années 20 a permis la réalisation du premier Plan Quinquennal de Staline (et d’où est parti, soit dit en passant, l’exaltation du stakanovisme).

Dans cette aire donc, à proximité de la récente frontière russo-ukrainienne s’entrelacent les intérêts des oligarques liés au charbon et à l’acier, au pétrole et au gaz. La grosse bourgeoisie « qui regarde vers la Russie » craint la rupture d’un tissus économique tressé depuis plus d’un siècle. Elle craint que, avec l’entrée de l’Ukraine dans l’orbite occidentale, se crée une fracture irréparable avec le marché avec lequel se font les affaires depuis toujours; aussi, elle a mobilisé les classes moyennes qui propagent à voix forte la fable selon laquelle les travailleurs retournant en Russie auront « des salaires doubles, des pensions doubles, de meilleurs services et davantage de travail » .

La partie centrale du pays, avec la petite et moyenne industrie réunies autour de Kiev, ainsi que la partie plus à l’ouest, un temps polonaise et autrichienne (Lvov et la Galicie), sont au contraire irrésistiblement attirées à l’ouest. Là, les impérialismes allemand et américain font sentir leur forte attractivité, séduisant les illusions de la bourgeoisie ukrainienne et corrompant les nouvelles classes moyennes avec le parfum du dollar et de l’euro, et avec le mirage des profits polonais et tchèques, vantés aujourd’hui comme le nec le plus ultra de l’évolution économique de l’union européenne. L’Ukraine centrale espère donc tirer de solides avantages d’un traité d’association avec l’ensemble de l’union européenne dont le total des échanges atteint aujourd’hui 40,7% pour les importations et 50% pour les exportations. En compensation, la seule Russie, comme partenaire commercial, exporte pour 27 milliards de dollars et importe pour 18 milliards. La bourgeoisie tricéphale ukrainienne, divisée dans les portefeuilles et par conséquent dans les actions et attentes, a cependant sa propre raison d’être principalement dans l’existence d’un réseau dense de gazoducs et d’oléoducs provenant de Russie, ce qui fait apparaître l’absolue dépendance de l’Ukraine de la demande de l’occident et de l’offre russe.

La gestion indépendante de ce réseau par la société d’Etat Naftohaz Ukrayny, avec sa tentative de faire monter le prix du péage par la Russie en interrompant le flux énergétique, a déclenché le conflit inconciliable avec le géant russe Gazprom qui, à l’est de cet entrecroisement, gère la production et la distribution et qui n’a pas l’intention d’accorder les prix de faveur du passé mais ceux du marché. Ce n’est pas un hasard si, après la construction des gazoducs Nord Stream en Mer Baltique et Jamal à côté de la Biélorussie, la Gazprom a le projet d’agir aussi dans la région de la Baltique avec la construction d’autres gazoducs dirigés vers la Mer du Nord en contournant la Norvège, et, plus au sud, le long de la Mer Noire, où à côté du gazoduc Blue Stream dirigé vers la Turquie, serait placé le South Stream dirigé vers la Bulgarie.

La grave crise économique qui a apporté avec elle une vraie faillite monétaire et financière de l’état ukrainien (crise de la dette, inflation, facture salée du gaz, taux d’intérêts passés de 5 à 36%, réserves des banques réduites au minimum, agriculture et sidérurgie paralysées) a constitué ensuite la mèche de la goupille car des milliers de manifestants se sont rassemblés sur la place Maidan à Kiev contre le gouvernement pro-russe de Yanucovich. Et cela a remis en mouvement les différents intérêts économiques et politiques pro-européens et pro-russes d’une bourgeoisie divisée, qui anticipe, absorbe et détourne les luttes de classe potentielles. Dans la capitale, les classes moyennes ont été les protagonistes, avec leurs intérêts corporatistes, le nationalisme démocratique pourri et l’aspiration à s’enrichir, expressions immédiates de contradictions internes dans le front bourgeois. Le prolétariat a suivi passivement le misérable jeu patriotique mais les évènements risquent d’évoluer en un possible conflit militaire s’il ne reprend pas sa lutte indépendante de classe, déclarant à haute voix dans les rues son propre défaitisme par rapport à tous les types de problèmes économiques et sociaux.

Le conflit inter-impérialiste s’est fait décisif là où se tient depuis toujours le centre de gravité de la force : en Crimée où les lignes de force de la flotte russe de la Mer Noire coupent celles du front sud de l’OTAN en Turquie, convergeant vers la Méditerranée. Un lien inexistant des populations russophones de la Crimée avec la Sainte Mère Russie astucieusement insinué, le référendum pour l’indépendance et des escarmouches entre les soldats à Sébastopol ont fait le reste.

La poussée à l’ouest et la poussée contraire à l’est ont suivi la même dynamique que celle qui s’est manifestée durant la dissolution de la Russie, et aussi lorsque, de 2004 à 2008, au moment même de la sortie de la crise économique précédente de 1997-98, fut donné le nom pompeux de « Révolution orange » aux désaccords politiques économiques internes. Ce mouvement n’avait pas seulement pour objectif de négocier le prix des matières premières mais aussi d’obtenir le transfert stratégique, économique et politique de l’Ukraine vers l’Allemagne (et donc l’Union européenne), perspective économiquement plus souhaitable pour la bourgeoisie (au moins pour sa partie majoritaire). Last but not least, il y a le soutien des USA qui ont agité pendant des années la carotte de leur soutien militaire à la bourgeoisie qui, selon eux, en « aurait besoin », ne pouvant maintenir une armée, une marine et des armements capables de s’opposer à une éventuelle « invasion russe ». La même dynamique a menée dans les provinces baltes soutenues économiquement par les USA (Estonie, Lettonie, Lituanie) en Europe et à l’OTAN, et non pas différent a été leur soutien à la Géorgie dans le Caucase pendant la guerre russe en Ossétie. L’impérialisme qui, en occident, en appelle à soutenir « la démocratie et la liberté » est toujours à l’oeuvre et ne cessera de pousser aux conséquences extrêmes. L’opposant, qui est aussi « un amoureux de la paix et de la démocratie », proclame jusqu’à aujourd’hui son propre « soutien à la population russe opprimée » (évidemment dans les carrières, dans les universités, dans les affaires). Mais les joueurs qui décident et décideront dans le futur ne se limiteront pas à deux : l’abandon par Obama du projet de Busch de déploiement de missiles et de radars comme armes de dissuasion anti-russes en Pologne et en Tchécoslovaquie fut aussi l’oeuvre de la bourgeoisie allemande qui ne voyait pas d’un bon oeil des armements polonais et tchèques protégés par les USA à ses frontières. Ce n’est pas par hasard que l’Allemagne a préféré, en cette circonstance, placer les avions Luftwaffe dans la région de la Baltique, traditionnellement plus proche de sa zone d’expansion vers la Russie.

Les manifestations dures et massives à Kiev, opposées par une attaque directe par la police, par les tireurs d’élite sur les toits et par la masse des mercenaires, nationalistes de l’un ou l’autre groupe, n’avaient pas d’autre objectif que de mener les affaires pour le compte de la bourgeoisie ukrainienne, ceux qui « fraternellement » tiennent la chaîne du prolétariat. Les manifestations de rue ont seulement rendu plus manifestes les appétits impérialistes qui exacerbent avec art les divisions historiques territoriales, économiques et sociales, soulevant inexorablement les menaces de guerre.

De l’autre côté, les manifestations dures et massives des partisans et mandants pro-russes à Karkiv, Donetsk, Lugansk, les occupations des bâtiments publics, les affrontements et les barricades ne font qu’alimenter le jeu des uns et des autres. Les incursions des hélicoptères ukrainiens contre la population et la succession de morts servent à alimenter la rancoeur et la rage, à pousser les prolétaires les uns contre les autres. Même objectif a été celui de positionner les chars de combat russes près de la frontière ukrainienne.

Si, dans le cours des évènements le long de la frontière polonaise, les manifestations pacifiques de Lviv ont revendiqué une sorte d’indépendance politique, et si les actions de la Russie et de ses résidents ont permis le retour de la Crimée à la Russie par voie de référendum, ceci démontre que les temps ne semblent pas encore mûrs pour un conflit de grande ampleur mais que celui-ci se dessine et se prépare pour le futur. Pour l’instant, on se limite à élever le prix politique du désaccord.

La réponse russe, avec le déplacement des chars de combat pour protéger la flotte à Sébastopol, a montré une fois de plus que cette péninsule continue d’être explosive, comme elle l’a été pendant les 2 guerres mondiales. De là, se contrôle l’ensemble de la région du Caucase. De là partaient les navires pour bombarder la Géorgie. D’autre part, la Mer Noire est la voie d’entrée en Méditerranée. Le maintien de l’impasse et de la faible puissance de feu des pions sur l’échiquier dépend encore de la profondeur de la crise, laquelle conditionne les velléités interventionnistes. L’alignement des chars et des troupes russes positionnés à la frontière ukrainienne, ainsi que la dissuasion opérée par les navires américains sur la Mer Noire dans les eaux internationales et par les avions AWACS qui surveillent l’ensemble du territoire ukrainien, restent des jeux de guerre.

Les évènements qui se sont succédés, les uns après les autres, à un rythme accéléré, de la 2° guerre du Golfe à la crise mondiale de surproduction ouvrent la voie et poussent inexorablement vers une nouvelle guerre mondiale. La dynamique politique en Ukraine ne pouvait pas ne pas subir l’accélération actuelle qui, à long terme, pourrait conduire à la division territoriale, comme ce fut le cas dans les Balkans. Les conflits latents de diverses natures, se réveillant de temps en temps parmi des populations qui ont vécu ensemble durant une longue période, sont restés comme tels jusqu’au moment où les états intéressés ont commencé à attiser les flammes des intérêts économiques. L’intervention russe « pour défendre ses propres concitoyens », pour « l’autodétermination des peuples », est la vieille mise en scène de toutes les guerres mondiales.

Les faits ont montré historiquement que les intérêts économiques des états bourgeois sont inconciliables. C’est une règle générale. D’autre part, au niveau interne, un compromis entre les factions opposées de la bourgeoisie ne peut non plus exister longtemps : tout compromis stimule les appétits impérialistes et crée une détermination irrésistible qui pousse au conflit. L’état bourgeois ne peut être qu’un seul état, et unitaire est son État-major. Les compromis internes, les divisions politiques ne modifient pas la dynamique : au contraire, ils la poussent dans une situation sans issue.

La guerre de l’énergie entre Moscou et Kiev se traduirait par l’interruption de l’approvisionnement de l’Union européenne (sur les 25 à 30% nécessaires à la consommation européenne, 80% passent par l’Ukraine): la gestion et la propriété des pipelines donnent à l’Ukraine la possibilité de répondre à la pression russe, en bloquant ou en réduisant les flux de gaz destinés à l’Europe. Dans cette situation, les puissances dominantes (Russie, Allemagne, USA) ne laisseront aucun degré de liberté à l’Ukraine : on ne peut servir plusieurs maîtres en même temps. Cependant, comme le prolétariat est la véritable proie, quand il entrera en action, toutes les factions bourgeoises (y compris les classes moyennes déjà hésitantes) s’uniront sous une seule direction, traînant le prolétariat dans la catastrophe de la guerre. La propagande patriotique (culturelle, historique, démocratique, impériale) est l’appât auquel on le fait mordre, le filet mortel qui l’enferme pour le massacre.

Le futur ne permettra pas d’échapper à la balkanisation de l’Ukraine sous la poussée du capital: l’Europe, jungle du capitalisme à l’Est comme à l’Ouest, continuera de s’écrouler, entraînant l’Ukraine avec elle. La dynamique du capital détruira les nations impuissantes à résister au choc des grandes forces historiques impérialistes, tandis que sa concentration se poursuivra à une échelle toujours plus grande: division, donc, et dans le même temps, centralisation et concentration, accumulation du capital et crises toujours plus dévastatrices.

Pour échapper à une telle dynamique destructrice, le petit cabotage du réformisme national n’a pas les moyens d’accélérer le développement de son propre capital « périphérique » et faible. La balkanisation qui avance accélère le développement du grand capital international qui se subordonne les capitaux à l’échelle locale en passant sur le cadavre des nations éphémères.

Le prolétariat doit rester loin de toutes les sirènes patriotiques, parce que la bourgeoisie voudra remettre en circulation le « facteur national », la « stabilité économique », la « défense et l’honneur de la patrie ». La guerre impérialiste, sous couvert de « liberté des peuples », « démocratie », « libre échange », sert à empêcher que le prolétariat reconnaisse le vrai facteur déclenchant des guerres et des révolutions: le Capital. On doit résolument mettre à l’ordre du jour le défaitisme économique, social et politique, lequel – sous la direction du Parti Communiste Inetrantional, aujourd’hui minoritaire mais ayant une tradition bien solide et reconnaissable – mènerait à la révolution communiste, à la prise de pouvoir et à la dictature du prolétariat, uniques et inévitables passages pour jeter dans la poubelle de l’histoire un mode de production qui est dépassé, désormais seulement destructif. Ce que les faits continuent tragiquement de démontrer.

Avril 2014

International Press

 

                   

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