mardi, 02 juin 2020

L'usage social de l'épidémie

Dans une série d'articles parus dans notre presse durant les années 50 du XXe siècle[1] parallèlement à la longue étude sur le « cours du capitalisme », nous avons montré, classiques du communisme à la main, comment les « drames et romans noirs de la moderne décadence sociale » (inondations et dévastations hydrogéologiques, bétonnage de l'environnement, ruptures de barrages et naufrages de paquebots, etc.) sont tous imputables au mode de production capitaliste. Il s’agissait là des années de la reconstruction d’après-guerre et du boom économique effréné : après les immenses destructions du second abattoir mondial inter-impérialiste (et justement grâce à celles-ci !), la machine productive capitaliste tournait à nouveau à plein régime – en effet, à un rythme jamais connu avant. Déjà alors, et encore plus aujourd'hui, s’étalaient sous nos yeux les résultats de cette hyper-production qui dura au moins trois décennies et qui, à partir de la moitié des années 70, plongea dans la crise dans laquelle nous sommes toujours immergés. Quelques exemples ?

Dévastation accélérée de l'environnement, congestion des mégalopoles et dépeuplement des campagnes, frelatage des aliments et pollution des eaux et de l'air, hausse galopante de la déforestation et de la désertification, condition de vie et de travail toujours plus difficiles et dramatiques, croissance exponentielle de la misère, maladies « professionnelles » de l'exposition à l'amiante et autres substances toxiques, élevages intensifs avec leurs menaçantes conséquences, déséquilibres économique et-sociaux entre pays abyssaux (le développement inégal, bien connu de nous communistes), outre, naturellement, les conflits terribles et destructeurs qui accablent d’entières régions de la planète… À quoi on peut ajouter, parce que le cas est sous les yeux de tous en ces jours et semaines (nous écrivons à mi-mars), la soumission toujours plus évidente de la recherche scientifique aux lois du profit, la superpuissance des entreprises pharmaceutiques, la «pharmacodépendance » diffuse, le progressif démantèlement des structures sanitaires, etc. Au-delà d’une quelconque explication médicale et sanitaire, qui n’est pas de notre ressort, c'est exactement ceci, le bouillon de culture de la énième épidémie qui tenaille aujourd'hui le monde (mais combien en a-t’on connu dans les dernières décennies ? La maladie de la vache folle, la grippe aviaire, Ebola, les virus Sars et Mers, Zika et Chikungunya, Dengue...).

En bref : le coronavirus ou Covid-19 est fils du capitalisme, fils d'une société divisée en classes et totalement, globalement, soumise à la loi du profit. Que se taisent les belles âmes et et les drogués à l'idéologie dominante pour lesquels celui-ci est quand même « le meilleur des mondes possibles » ! La société du capital est la société des catastrophes, des urgences, de la peur, et surtout est incapable de faire face aux crises qu'elle-même alimente et diffuse – sur le plan économique comme sanitaire, ou de la vie quotidienne. Mais nous ne voulons pas parler de cela maintenant : ce sont d’autres aspects sur lesquels nous voulons nous attarder. Nous entendons insister sur l'utilisation sociale (politique, idéologique, militaire) de l'épidémie. Bien que selon des temps et des modalités variables, en partie différents, la classe dominante de chaque pays a en effet sauté sur l'occasion pour élaborer et mettre en pratique des mesures d’état de siège, qui peuvent servir dans un futur bien au-delà du virus et préfigurent des scénarios qu’elle connaît d'expérience, soit de guerre de classe soit de guerre entre impérialismes – c’est-à-dire des mesures de terrorisme d'État, tant sur le plan idéologique que sur le plan militaire, de contrôle du territoire. Au-delà de l'utilisation faussée, à la limite de la manipulation, de données, de statistiques et évaluations souvent contradictoires sur la morbidité et la mortalité, et aux incessants litiges entre « experts », politiques, techniques, intellectuels, résonne dans chaque moyen de communication l'appel martelé à la « responsabilité collective », à l'« unité nationale », au « se faire État » de chaque citoyen, à l'exercice du contrôle sur les « autres », ouvrant la porte à la pratique de la délation, aujourd’hui à l'égard de ceux qui ne respectent pas pleinement les décisions venues d’en haut, demain par rapport à ceux qui ne s’identifient pas pleinement à l’État, mais au contraire entendent le combattre. Et cet appel est accompagné de la pratique habilement induite de la séparation et de l'isolement des individus, de la méfiance et de la psychose collectives. Pauvre individu, pauvre « collectivité », tellement célébrés comme le nec plus ultra et la garantie de la démocratie et puis toujours piétinés, secoués et bafoués ! La dictature démocratique assume ici des contours toujours plus nets, et avec elle l’évident, même si encore embryonnaire, entraînement à la gestion des conflits futurs, qui nécessite le maximum de compacité patriotique. Prolétaires, soyez attentifs ! C’est aussi comme cela que se fait la préparation à la guerre future, quand l'État invitera « tous les citoyens », « unis sous le drapeau », à « se serrer autour de leurs propres troupes », occupées à « défendre la Patrie contre l'ennemi ».

Il y a autre chose. D'abord, comme évoqué ci-dessus, un peu partout (Italie, Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis) le système sanitaire est en train d'imploser et les mesures de « contention du virus » semblent surtout destinées à éviter son effondrement spectaculaire: mais tout cela arrive exactement à cause des coupes continues dans le welfare (ce welfare qui fut un temps la prunelle des yeux de chaque pays sorti des massacres de la Deuxième Guerre mondiale) effectuées pendant au moins deux décennies, pas du fait de la méchanceté de tel gouvernement ou de tel gouvernant, mais à cause de la nécessité pour le capital, face à une crise qui, avec des hauts et des bas, se prolonge depuis la moitié des années 70, de supprimer autant que possible les dépenses improductives.

Deuxièmement, il faut rappeler que la soi-disant « récession » était déjà en cours, en Italie comme en Allemagne et dans autres pays, BIEN AVANT l'explosion de l'épidémie, comme nous l’avons plusieurs fois documenté dans notre presse : le capital profite de l'occasion afin de renvoyer sur le virus la responsabilité des inévitables, actuelles et futures, mesures de « sauvetage des économies nationales », avec le corollaire du chômage technique, des licenciements, de l’intensification des rythmes, de la suspension et de la répression des conflits – sans donc avoir à se justifier laborieusement pour nier être un mode de production dépassé et assassin ! Les prolétaires seront donc en première ligne dans cette urgence, ils seront les premiers à faire les frais des graves conséquences de l'épidémie sur les conditions de vie et de travail (et il sera intéressant de le vérifier, quand les statistiques sur les morts au travail et par le travail recommenceront à circuler !). Un signal qui nous a paru encourageant et révélateur a été, après les révoltes dans les prisons surpeuplées et aux conditions sanitaires pour le moins ignobles (pendant lesquelles, apparemment, au moins une douzaine de prisonniers, en Italie, se seraient suicidés, pris du soudain et irrésistible désir de... se faire une surdose !), l'entrée en lutte, dans les rues de l'Italie, par des grèves spontanées et pas prévues par les chiens de garde des syndicats du régime, de travailleurs et travailleuses des usines et entrepôts ainsi que des livreurs, des riders, en signe de protestation contre l'inexistence des mesures de protection minimales sur leurs lieux de travail. Démonstration supplémentaire, d'un côté, que c’est seulement si les prolétaires se mettent en mouvement qu’on s'aperçoit qu’ils existent, et, de l'autre, que c’est bien quand ils se mettent en mouvement sans le contrôle de leurs gardiens que l'État est amené à faire des concessions, peu importe de quelle ampleur. En ces jours et moments, les travailleurs et les travailleuses ont entendu et fait entendre leur propre force potentielle, et ce sera notre tâche à nous, les communistes, de faire en sorte que cette expérience ne soit pas gâchée, détruite ou oubliée dans les rangs des prolétaires. Quant à la réelle consistance de ces mesures et surtout l’obéissance à leur égard, nous nous permettons d'avoir nos doutes : on verra, on verra... Bref, de la prison-prison à la prison du travail salarié, même faibles, quelques réponses ont été émises, la « chair à canon » a fait entendre sa propre voix.

Cette épidémie, comme celles qui l'ont précédé et qui la suivront, passera. Mais il est important que quelques entailles aient été ouvertes dans la paroi d'acier qui occulte la vraie nature, destructrice et meurtrière, de ce mode de production désormais dépassé et désastreux pour l'espèce humaine.

16/3/2020

 

[1]    À ce propos, nous vous signalons la bibliographie sur "Capitalisme et environnement", dans notre journal italien « il programma comunista », n°1/2020.

 

Parti communiste international

(cahiers internationalistes – il programma comunista – kommunistisches programm – the internationalist)

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