Tandis que nous écrivons, de la mi-août à la fin-août 2024, on attend d’un moment à l’autre la réponse de l’Iran et des Hezbollahs libanais à l’assassinat, advenu à Téhéran, du chef politique du Hamas, Isma‘il Haniyeh, de la part de l’État d’Israël – une réponse qui pourrait mener, non seulement à l’interruption des tergiversations, d’ailleurs non concluantes, des négociations entre les partenaires, mais aussi à une dangereuse extension du conflit dans un Moyen-Orient toujours plus bouleversé.
Pour l’instant il ne semble pas que l’Iran soit très disposé à se livrer à une réelle manifestation de force, et qu’il préfère se contenter de menaces démagogiques ; mais en tout cas aujourd’hui la situation est fluide et il faudra voir comment elle évolue, sans se lancer dans de rocambolesques prévisions géopolitiques. Pendant ce temps cependant, le massacre des prolétaires palestiniens se poursuit, un massacre sauvage et indifférent à toutes les indignations, déclarations rhétoriques ou protestations humanitaires des autres brigands internationaux : les morts tournent désormais autour de 40mille, mais les futures conséquences en termes de morts et de dommages psychophysiologiques de cet obscène génocide, typique du capitalisme arrivé à la phase impérialiste, seront infiniment plus nombreuses et catastrophiques (comme il est facile d’oublier les millions de prolétaires, soldats ou civils, massacrés au cours des deux boucheries mondiales et des centaines de « guerres mineures » qui les ont précédées, accompagnées et suivies!). Quant aux manifestations « pour la Palestine » qui se sont multipliées ces mois-ci et se sont répandues un peu partout dans le monde entier à l’occasion de la Convention Démocratique de Chicago, elles semblent faiblir: les étudiants sont en vacances et la mobilisation des communautés palestiniennes à l’ étranger, même si leur nombre ne diminue pas, est toujours enfermée dans une fallacieuse perspective « nationaliste » (et ne parlons pas des « compagnons de route » des métropoles de plus ancien impérialisme, qui de façon irresponsable ne font qu’exalter et alimenter cette perspective, confirmant ainsi leur nature de suivistes de la plus belle eau… pour être gentils).
Dans ce contexte, et après que nous ayons traité plusieurs fois au cours de ces années la « question du Moyen-Orient » dans notre presse et dans nos interventions et nos tracts, il est utile d’examiner de plus près également les origines, la nature et la réalité politique du principal acteur palestinien auquel se sont tous ces mois-ci également subordonnées les autres formations « résistantes », y compris celles qui se proclament « marxistes–léninistes » : nous voulons plus précisément parler du Hamas (1).
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Lorsque, à l’époque de la Première Intifada (1987), se détache des Frères Musulmans égyptiens le groupe palestinien dénommé « Mouvement de la résistance islamique » ou Hamas, on peut dire que cela marque le provisoire accomplissement d’un processus qui durait depuis plusieurs décennies : il faudra le reparcourir rapidement, pour comprendre le sens profond des dynamiques qui ont conduit à l’émergence de ce groupe (nous l’avons déjà fait en grande partie dans l’article « Les prolétaires palestiniens dans le piège infâme du nationalisme » , paru dans le n° 2/2024 de « il programma comunista» ).
Il nous faut donc revenir à l’immédiat deuxième après-guerre, alors que mûrissent les différents mouvements de décolonisation, qui investissent surtout (mais pas seulement) la rive sud de la Méditerranée et ses alentours, depuis l’Algérie jusqu’à l’Egypte et à la Péninsule arabique. En Égypte, en particulier, on assiste dans ces années-là à l’émergence d’une force politique laïque, expression d’une bourgeoisie locale qui croit et fait croire qu’elle peut mettre en discussion le statu quo et les rapports internationaux issus de la colonisation.
L’idéologie du panarabisme, dont Nasser est le principal représentant, rompt avec la monarchie rétrograde et corrompue du roi Farouk, mais en se contentant de formuler la vision chimérique d’une unique « Nation Arabe » dans laquelle fraternisent tous les « peuples » de langue, histoire, traditions, et prétendus intérêts communs opposés à ceux des anciennes puissances coloniales et des impérialismes alors dominants (avant tout les Etats-Unis, mais aussi la Grande-Bretagne et la France) : objectif illusoire, parce que confié, non à une mobilisation révolutionnaire générale des masses arabes, mais à des accords entre États de la région, tous soucieux de défendre leur part de « rente pétrolière » à négocier avec les principaux « bandits internationaux ».
L’échec du panarabisme, laïc et bourgeois, sera dû essentiellement, non seulement à la ferme opposition des impérialismes, qui avaient intérêt à maintenir de toute façon le Moyen-Orient dans un état de sujétion économique et stratégique, mais aussi à la lâcheté et à la tendance au compromis des autres bourgeoisies arabes (2).
Mais cependant, bien qu’avec des hauts et des bas, et en étant toujours fortement conditionnée par les intérêts impérialistes, la marche de cette aire vers le capitalisme a progressé, et avec lui le développement, dans toutes ses portions nationales, d’un prolétariat moderne, concentré surtout (mais pas seulement) autour des centres d’exploitation, de travail et de distribution du pétrole et d’autres matières premières énergétiques, d’une importance capitale pour un capitalisme qui se trouve d’abord dans une phase d’expansion, puis, à partir des années ‘70, désespérément dans l’angoisse. Comment contrôler ce prolétariat dont la bourgeoisie ne peut pas se passer, mais face auquel elle éprouve dans le même temps une terreur compréhensible née d’une expérience séculaire ? La faillite de la laïcité, d’abord incarnée par les jeunes militaires protagonistes des luttes anticoloniales, parfois aussi avec des prétentions et une phraséologie pseudo-socialistes, devra laisser la place à une autre forme de contrôle, encore plus profond et capillaire : celui exercé par le fondamentalisme religieux, qui avant tout, dans la variété de ses interprétations du Texte Sacré (le Coran), est capable de s’adapter aux exigences locales de fractions bourgeoises et petites-bourgeoises qui n’hésitent pas à réexhumer et à exploiter à cette fin également ce qu’il reste de vestiges socioculturels précapitalistes.
Il ne s’agit certes pas d’un « plan » défini artificiellement, d’un « complot » de telle ou telle bourgeoisie locale ou internationale, mais d’une dynamique matérielle qui plonge ses racines dans l’histoire post-coloniale d’un Moyen Orient obligé de se débattre encore entre l’arriération historique produite par la longue et pénible phase de domination coloniale et l’impérialisme mondial qui l’étrangle sans pitié. L’histoire dramatique de l’Algérie (sa difficile guerre d’indépendance et son après-guerre tourmenté, avec l’émergence et l’affirmation au niveau politique du fondamentalisme religieux) sont emblématiques de cette dynamique. Mais quelque chose de semblable advient aussi en Égypte, dans la période post-nassérienne.
Là milite en effet depuis longtemps le mouvement des Frères Musulmans, né à la fin des années 1920 (il est bon de garder cette date à l’esprit) autour de la prédication d’Hassan Al-Banna, partisan d’un retour à l’Islam des origines, purifié de toutes les scories et déviations. Peu à peu, le mouvement d’Al-Banna se donne une structure hiérarchique et développe un réseau capillaire et très solide d’institutions charitables et d’assistance, de structures d’éducation et d’information, de services de santé, de syndicats, de groupes de jeunes et de femmes – une sorte de welfare à base confessionnelle, correspondant pleinement aux prescriptions islamiques. Il y a plus : expression de classes moyennes émergentes, le mouvement entre résolument dans le monde de l’économie et de la finance, avec des entreprises, des sociétés par actions, des initiatives diverses, des ramifications importantes dans d’autres pays arabes. De plus, étant donné qu’il agit en plein mandat britannique oppresseur (et plus tard sous les régimes amis-ennemis d’abord du roi Farouk, puis de Nasser) et que dans toutes les années ‘30 se sont poursuivies des grèves dures, des manifestations, des affrontements et une violente répression (la Thawra, la Grande Révolte Arabe de 1936-37) il se donne une structure militaire semi-clandestine.
Après 1945, et surtout après la Nakba de 1947 (naissance de l’État d’Israël, avec la bénédiction immédiate, entre autres, de la Russie stalinienne), les Frères sont présents aussi en Palestine, où ils contribuent de façon décisive au développement et au renforcement militaire du mouvement antisioniste, présent sur place depuis longtemps. Nous ne suivrons pas ici toute l’histoire des Frères (3), mais il est important et urgent de souligner deux aspects. Avant tout, il est évident, pour les communistes que nous sommes, que nous nous trouvons ici devant un mouvement confessionnel, porteur d’une idéologie réactionnaire, essentiellement anti-prolétarienne et anti-communiste, comme toutes les religions et mouvements qui s’en font les expressions et les porte-paroles. Ceci doit être souligné et répété, et il faut en tenir bien compte. Au début, les Frères n’entendent pas se poser en tant que sujets politiques : pour leurs idéologues, la dimension religieuse contient déjà par elle-même la dimension politique. Mais bientôt, face à la situation en Palestine – création de l’État d’Israël avec une fonction de gendarme armé et de bras de l’impérialisme occidental dans la région, et la riposte instinctive des masses arabes, prolétariennes et en voie de prolétarisation, chassées de la région et soumises à une oppression toujours plus grande – , la dimension plus strictement politique émerge et s’affirme, en s’entrecroisant et en s’identifiant avec la dimension religieuse: une caractéristique qui sera héritée, accentuée et intensifiée par le Hamas dès sa naissance, précisément en 1987, en s’inspirant de la prédication de Ahmed Yassin, qui reprend directement celle de Al-Banna.
Les Frères, puis le Hamas, jouent donc un rôle spécifique, mais toujours (et ceci est le deuxième aspect) en tant qu’expression de classes bourgeoises et petites-bourgeoises émergentes et désormais émergées, et par conséquent d’un nationalisme confessionnel qui, dans le cadre général de l’impérialisme et d’une crise mondiale du mode de production capitaliste, doit avoir aussi recours aux armes pour s’affirmer, en reprenant une stratégie abandonnée désormais depuis longtemps par la politique corrompue et encline aux compromis de l’OLP de Yasser Arafat et de l’Autorité Nationale Palestinienne (en particulier les Brigades Ezzedin al Quassam, bras militaire du Hamas, héritent, poursuivent et modernisent l’expérience des structures armées clandestines des Frères). L’affrontement avec l’État d’Israël et avec ses impitoyables manifestations d’oppression et de répression, d’attaque quotidienne déchaînée de la part tant de ses forces militaires que des forces extra-légales constituées par les colons israéliens armés, ne fait qu’accentuer cette perspective, en poussant au premier plan une « résistance » qui se nourrit amplement et cyniquement de la souffrance et de l’exaspération des masses du prolétariat palestinien, tandis qu’on oublie progressivement toute vision internationale de la lutte anticapitaliste et avec la complicité de tous ceux qui ont renoncé à exercer, sur place et internationalement, tout rôle de direction révolutionnaire, peu importe à quel point celle-ci peut apparaître aujourd’hui comme minoritaire et à contre-courant.
Nous écrivions en 2015 : « Israël, en tant qu’Etat, par exemple, est une formation politique européenne, de caractère et d’origine parfaitement bourgeois ; mais, en tant que superstructure, elle partage la même idéologie réactionnaire que l’islamisme et le catholicisme. Ceux qui découvrent des éléments progressistes et révolutionnaires présumés dans la religion islamique (que de nouveaux convertis !) oublient qu’au Moyen Orient il n’a jamais existé de véritable bourgeoisie révolutionnaire, que les bourgeoisies qui sont nées ou ont été importées au Moyen Orient ont fait leur temps et qu’aujourd’hui il n’est resté aucune trace de l’anticolonialisme et du panarabisme de la fin des années 1950, qui ont l’un et l’autre fait faillite. Même la revendication nationale palestinienne (autrefois considérée comme levier d’un possible processus « révolutionnaire ») s’est réalisée au début des années 1970 dans ce misérable Bantoustan où toutes les forces politiques palestiniennes, laïques et religieuses, jouent à se massacrer réciproquement et surtout à massacrer le prolétariat, après l’avoir poussé dans cette impasse. Lire par conséquent dans le panarabisme dans toutes ses variantes actuelles un bélier qui tenterait d’attaquer la forteresse impérialiste (par exemple un Ben Laden, un Isis) et donc pousser encore une fois le prolétariat moyen-oriental à s’allier avec la misérable bourgeoisie arabe, fanatique ou laïque, violente ou pacifiste, est une pure folie” (4).
Maintenant, il nous faut élargir le discours et revenir à nouveau en arrière dans le temps.
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En septembre 1920, à l’initiative de l’Internationale Communiste (IC) et à quelques semaines de son important Second Congrès (point le plus haut avant la dégénérescence marquée par le stalinisme naissant, puis victorieux) se tient à Bakou (Azerbaïdjan) le Premier Congrès des Peuples d’Orient. Y interviennent Zinoviev, Radek, Bela Kun, Alfred Rosmer, John Reed, et d’autres militants communistes européens et asiatiques, et y participent 1891 délégués de 26 pays et régions, y compris la Palestine (alors sous protectorat britannique) (5). Dans l’enthousiasme général pour la nouvelle perspective qui pourrait s’ouvrir (la fusion entre la guerre de classe prolétarienne en Occident et les mouvements révolutionnaires anticoloniaux sous la direction de l’IC en Orient), se succèdent des interventions dans toutes les langues, des motions sont présentées, et sont discutées des propositions d’action qui reprennent en substance les « Thèses sur la question nationale et coloniale » approuvées justement au Deuxième Congrès. Au centre de ces « Thèses » et de toutes les interventions des militants communistes présents à Bakou, il y a la revendication du rôle primordial du parti politique révolutionnaire dans le domaine délicat des mouvements révolutionnaires anticoloniaux, dans lesquels la question nationale, la question coloniale et la question agraire se mêlent étroitement, ne serait-ce qu’à cause du retard historique de beaucoup de ces aires, où survivaient des éléments féodaux et/ou précapitalistes et des forces sociales qui en étaient l’expression, en particulier sous forme religieuse, et à cause de l’impitoyable jeu et joug des impérialismes occidentaux – toutes questions qui ne pouvaient être résolues que grâce à l’enracinement de partis communistes en Orient et à la révolution de classe en Occident (6).
Précisément au cours de ces décisives années ‘20 et de la dramatique décennie suivante, cette gigantesque perspective sera peu à peu oubliée, déviée et enfin complètement inversée par le stalinisme, forme aigüe et dégénérée de menchevisme, c’est-à-dire de suivisme par rapport aux bourgeoisies locales (Chine 1927 !) et de soumission grandissante à une perspective nationale, de subordination aux intérêts nationaux de tel ou tel État – les « voies nationales au socialisme » ne sont certes pas une spécialité européenne ! Ainsi, le concept même de sociétés divisées en classes et donc la nécessité historique de la guerre de classe pour l’abolition des classes et le communisme, s’éloigne jusqu’à disparaître. Et ceci se produit justement alors que dans l’aire chaude du Moyen Orient (les deux phénomènes sont dialectiquement liés) se renforce le retour à l’islamisme radical et à une vision exclusivement nationale. Ce n’est pas une simple coïncidence si la prédication islamiste de Al Banna se répand avec toujours plus d’intensité et d’efficacité justement dans ces années-là, en culminant dans la fondation des Frères Musulmans en 1928. De même ce n’est pas un hasard si, au cours des années ‘30, traversées en Palestine par de continuelles et dures luttes contre l’oppression du protectorat britannique, la perspective internationaliste laisse la place à une vision étroitement nationale et à la désillusion par rapport à la politique stalinienne confondue avec du socialisme ou même du communisme (7). Par la suite (et nous sommes déjà en 1979) la « révolution islamique » iranienne et l’instauration de l’État confessionnel de Khomeiny et successeurs pèseront justement dans ce sens. Enfin, ce qui consolidera la prise du Hamas sur la population palestinienne, ce sera aussi la défaite de ce qu’on a appelé les « printemps arabes » entre 2010 et 2012, luttes qui étaient nés d’un élan nettement prolétarien, mais ont vite été canalisées dans les impasses de revendications petites-bourgeoises.
Face à cette situation, que nous avons rappelée ici schématiquement, nous avons toujours montré que la perspective de la « révolution double » envisagée par les « Thèses sur la question nationale et coloniale » en 1920, s’est close vers la moitié des années 1970, de façon plus ou moins concomitante avec la clôture du cycle d’expansion économique du deuxième après-guerre et l’ouverture de la phase de crise de surproduction de marchandises et de capitaux dans laquelle, avec des hauts et des bas, nous sommes encore plongés. Depuis, les « questions nationales » non encore résolues ont perdu leur élan révolutionnaire potentiel, et ne subsistent que comme des vestiges gangrénés qui infectent le corps du prolétariat international avec le concours décisif de tous les « agents infectieux » actifs dans les principales métropoles impérialistes, et qui ne peuvent être dépassés et effacés que par la lutte révolutionnaire pure et ouverte, dirigée contre tous les États nationaux et tous les impérialismes, sous la direction du parti révolutionnaire (8). L’approche mystico-religieuse prend donc la place de la perspective communiste, le nationalisme celle de l’internationalisme : c’est la raison pour laquelle se placer sur le terrain de revendications nationales et construire autour d’elles son programme d’action, de plusabondamment nourri d’idéologie religieuse, signifie faire œuvre ouvertement anti-prolétarienne et contre-révolutionnaire.
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Revenons maintenant au Hamas. Naturellement, comme nous ne faisons pas une œuvre doucettement historiographique, nous ne nous attarderons pas à répéter les événements et vicissitudes qui ont caractérisé son histoire : les caractéristiques du welfare pratiqué par lui comme évolution de celui des Frères musulmans, la composition sociologique de son leadership et du « gouvernement des professeurs » inauguré après les élections victorieuses de 2006 avec un programme significativement intitulé « Réforme et changement », le problème des rapports internes entre aile politique et aile militaire et entre direction extérieure, direction intérieure et détenus, les ambiguïtés continuelles sur la « question d’Israël » et les frontières à revendiquer, les origines et le sens de l’affrontement avec l’OLP et l’ANP, et ainsi de suite. Pour cela, nous renvoyons aux textes que nous indiquions au début : nous nous contenterons au contraire d’analyser quelques documents significatifs. Mais avant tout, il doit être clair que notre critique ouverte ne vise pas les milliers de prolétaires palestiniens qui, poussés par la colère et la souffrance, et entraînés par les paroles et les actions tonitruantes, ont décidé, en adhérant à telle ou telle organisation « résistante », de prendre leur sort dans une main, et dans l’autre le fusil. Notre critique vise, comme toujours, les organisations qui les ont convaincus, encadrés et dirigés vers des objectifs qui ne sont et ne doivent pas être les leurs.
Nous partons donc du « Statut » de 1988 (le « Mithaq »), qui est le document le plus cité, discuté, condamné, souvent utilisé comme instrument de négociation politique (Caridi, p. 114), et de toute façon resté un point de référence constant. Dans ce texte, dès l’invocation initiale (« Au nom d’Allah, le clément, le miséricordieux »), le côté mystique et religieux s’allie étroitement avec le côté politique (chaque article est accompagné d’une citation du Coran). L’Article I proclame donc : « La base du Mouvement de résistance islamique (le Hamas) est l’islam, ses idées et préceptes fondamentaux dérivent de l’islam, de même que sa vision de la vie, de l’univers et de l’humanité ; il juge toutes ses actions selon l’islam, et il est inspiré par l’islam ‘à corriger ses erreurs ‘ » ; et : « Dieu comme but, le Prophète comme chef, le jihad comme méthode, et la mort pour la gloire de Dieu comme désir le plus cher » (Article 2) 9. Puis, quand de cette proclamation et autres on passe au Chapitre III (« Stratégies et moyens »), voilà ce qu’on affirme : « Le mouvement de Résistance islamique croit que la terre de Palestine est un dépôt (waqf) sacré, une terre islamique confiée aux générations de l’islam jusqu’au jour de la résurrection (…). Il n’est pas acceptable de renoncer à aucune de ses parties. Aucun État arabe, et non plus tous les États arabes pris ensemble, aucun roi ou président, et non plus tous les rois et présidents pris ensemble n’ont le droit de disposer ou de céder le moindre de ses morceaux, car la Palestine est une terre islamique confiée aux générations de l’islam jusqu’au jour du jugement (…) Ceci est la règle dans la loi islamique (shari’a) et cette même règle s’applique pour toutes les terres que les musulmans auraient conquises par la force, parce qu’à l’époque de la conquête les musulmans les ont consacrées pour toutes les générations de l’islam jusqu’au jour du jugement (…). La propriété de la terre aux mains du propriétaire individuel est à son seul bénéfice, mais le waqf durera aussi longtemps que dureront les Cieux et la Terre » (Article 11) (10).
Ainsi s’affirme le nationalisme politico-religieux. Et en effet : « Selon le Mouvement de Résistance islamique (le Hamas, NdR) le nationalisme fait légitimement partie de son credo religieux. Rien n’est plus vrai et profond que le nationalisme, que combattre un djihad contre l’ennemi et l’affronter à visage découvert quand il met le pied sur la terre des musulmans. Ceci est une obligation individuelle pour tout homme et toute femme musulmane. A la femme il est permis de combattre l’ennemi même sans la permission de son mari [!!!], et à l’esclave sans la permission de son maître [!!!] » (Article 12). La femme et l’esclave : la question féminine et la question du prolétariat sont réglées !
Plus loin, quand on parle de « l’invasion idéologique des orientalistes et des missionnaires», que doit être combattue avec tous les moyens idéologiques par les oulamas, les professeurs, les maîtres, les publicitaires et gens de communication, les doctes, les membres des mouvements de jeunes islamiques et leurs maîtres, on déclare que « l’invasion de l’idéologie ouvre la voie à l’invasion impérialiste [!!!] » ; Et encore : « L’impérialisme a facilité l’invasion idéologique et a rendu ses racines plus profondes, et il continue à le faire. Tout ceci a amené la perte de la Palestine. Nous devons instiller dans les esprits de générations de musulmans l’idée que la cause palestinienne est une cause religieuse, et qu’elle doit être affrontée sur cette base » (Article 15). Et ainsi le matérialisme historique aussi est réglé !
En conséquence, il faut affronter le problème d’offrir aux jeunes générations « une éducation islamique fondée sur l’application de nos préceptes religieux » (Article 16). Et avant de passer aux sections intitulées « Le rôle de l’art islamique dans la guerre de libération » et « La Solidarité sociale », voici celle, plus spécifique, intitulée « Le rôle de la femme musulmane » : la femme, dans la guerre de libération, « joue un rôle qui n’est pas moins important que celui de l’homme musulman, dans la mesure où elle ‘ forge des hommes’ » (Article 17). Et surtout (écoutez , écoutez !) : « La femme dans la maison et dans la famille combattantes, qu’il s’agisse d’une mère ou d’une sœur, elle a un rôle à elle plus important dans le soin de la maison et dans l’éducation des enfants selon les concepts et les valeurs islamiques […]. Les femmes doivent avoir la conscience et les connaissances nécessaires pour gérer leur maison ; la frugalité et la capacité d’éviter les gaspillages dans les dépenses domestiques sont nécessairement requises pour qu’il nous soit possible de continuer la lutte dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons (Article 18). Bref :« Dieu, Patrie, Famille ! » (11).
Nationalisme religieux égale « lutte contre la laïcité ». Et en effet, lorsqu’on traite (article 27) du rapport avec l’OLP, qui à l’époque (1988) « nous est plus proche que toute autre organisation », on dit que « l’OLP a adopté l’idée d’un État laïc, et voilà ce que nous en pensons. L’idéologie laïque est diamétralement opposée à la pensée religieuse. La pensée est la base de toutes les positions et décisions. C’est pourquoi, malgré notre respect pour l’OLP – et pour ce qu’elle pourra devenir dans le futur [c’est nous qui soulignons, NdR] et sans sous-évaluer son rôle dans le conflit arabo-israélien, nous refusons de nous servir de la pensée laïque dans le présent et dans l’avenir de la Palestine, dont la nature est islamique ». Et ceci parce que « le Hamas est définitivement et irrévocablement une source de soutien et d’assistance pour eux [les courants nationalistes qui œuvrent dans l’arène palestinienne pour la libération de la Palestine - NdR], par la parole et par l’action, dans le présent et dans l’avenir. Il s’agit d’unir, non de diviser, de conserver, non de détruire, de rassembler, non de séparer » (Article 26).
Nationalisme et unité du peuple marchent bras dessus bras dessous, comme toujours, dans l’idéologie démocratique et interclassiste, et donc nécessairement anti-prolétarienne et anticommuniste. Ce n’est pas une interprétation de notre part. Un peu plus haut (Article 22) dans une audacieuse analyse historico-politique, on affirme, et là il vaut la peine de citer le texte intégralement :
« L’ennemi a programmé depuis longtemps ce qu’il a finalement réussi à accomplir, en tenant compte de tous les éléments qui ont déterminé historiquement le cours des événements. Il a accumulé une énorme richesse matérielle, source d’influence qu’il a consacrée à réaliser son rêve. Avec cet argent il a pris le contrôle des moyens de communication mondiaux, par exemple les agences de presse, les grands journaux, les maisons d’édition et les chaînes de radio et de télévision. Avec cet argent, il a fait éclater des révolutions dans différents lieux du monde, afin de satisfaire ses intérêts et d’en tirer d’autres sources de profit. Ces ennemis étaient derrière la Révolution française et la Révolution russe [!!!] et beaucoup de révolutions dont nous avons entendu parler, ça et là dans le monde. C’est avec l’argent qu’ils ont créé des organisations secrètes dans le monde, pour détruire la société et promouvoir les intérêts sionistes. Ces organisations sont la franc-maçonnerie, le Rotary Club, le Lions Club, le B’nai B’rith, et autres. Toutes sont des organisations destructrices qui pratiquent l’espionnage. Avec l’argent, l’ennemi a pris le contrôle des Etats impérialistes et les a persuadés de coloniser beaucoup de pays pour exploiter leurs ressources et y répandre la corruption. A propos des guerres locales et mondiales, désormais tout le monde sait que nos ennemis ont organisé la Première Guerre mondiale pour détruire le Califat islamique. L’ennemi en a profité financièrement et il a pris le contrôle de beaucoup de sources de richesse, il a obtenu la Déclaration Balfour, et il a fondé la Société des Nations comme instrument pour dominer le monde. Les mêmes ennemis ont organisé la Seconde guerre mondiale, dans laquelle ils sont devenus fabuleusement riches grâce au commerce des armes et du matériel guerrier, et ils se sont préparés à fonder leur État. Ils ont ordonné que soit fondée l’Organisation des Nations Unies, avec en son sein le Conseil de Sécurité, et avec elle ils dominent le monde. Aucune guerre n’a jamais éclaté sans qu’on y trouve leurs empreintes digitales. « “Chaque fois qu’ils allument un foyer de guerre, Allah l’éteint. Ils rivalisent pour semer le désordre sur la Terre, mais Allah n’aime pas les corrupteurs” (Coran 5, 64).
« Que ce soit dans l’Ouest capitaliste ou dans l’Est communiste, les pouvoirs impérialistes soutiennent l’ennemi de toutes leurs forces, sur le plan matériel et humain, en alternant dans ce rôle. Quand l’islam se réveille, les forces des mécréants s’unissent pour le combattre, parce que la nation des mécréants est une. “Ô vous qui croyez, ne choisissez pas de confidents en dehors des vôtres, ils feraient tout pour vous perdre. La haine sort de leurs bouches. Ils désireraient votre ruine, mais ce que leurs poitrines secrètent est encore pire. Voici que nous vous en manifestons les signes, si vous pouvez les comprendre” (Coran 3, 118). Ce n’est pas en vain que le verset précédent se termine par les paroles d’Allah : “ si vous pouvez les comprendre” ».
Ainsi, on a réglé son compte aussi à l’Octobre bolchevik !
Et où se trouve la preuve éclatante de ce qu’on affirme dans cet Article ? C’est vite dit (Article 32) : « Le schéma sioniste n’a pas de limites, et après la Palestine il cherchera à s’étendre du Nil à l’Euphrate. Quand il aura digéré la région qu’il a avalée, il regardera plus loin pour s’étendre encore plus, et ainsi de suite. Tel est le plan qui est dessiné dans le ‘ Protocole des Sages de Sion ‘ et le comportement présent du sionisme constitue le meilleur témoignage de ce qui était affirmé dans ce document ».
Nous voulions bien le dire ! Comme analyse de l’impérialisme, ce n’est pas mal ! Pauvre Marx, pauvre Lénine !
Mais arrêtons-nous là pour ce qui concerne le « Statut » de 1988, et faisons un saut de presque trente ans, en mai 2017 : au milieu il y a eu, non seulement la Première et la Seconde Intifada, mais la victoire du Hamas aux élections de 2006 avec la liste « Réforme et changement »; l’année d’après l’affrontement militaire avec le Fatah pour le contrôle de la Bande de Gaza ; en 2008 la meurtrière opération israélienne baptisée « Plomb fondu »; puis les « opérations » suivantes aux noms les plus variés. Et toujours, la série incessante d’assassinats de prolétaires palestiniens.
Le « Document de principes et politiques généraux » que le Hamas produit en cette année 2017 entend dépasser le « Statut » de 1988 sans le démentir, en tenant compte également du nouveau rôle joué en Palestine avec le contrôle de la Bande de Gaza. En ce sens, il se pose de façon plus directement politique, comme une force de gouvernement, mais le lien étroit entre Palestine et Islam subsiste et est revendiqué pratiquement dans chacun des 42 Articles qui composent le « Document », dès le Préambule, où on proclame que la Palestine est une terre « dont le statut est élevé par l’islam ». Et encore : « Sa référence [du Hamas] est l’Islam, qui détermine ses principes, ses objectifs et les moyens de réaliser l’unité nationale » (Article I). « La Palestine est une terre arabe islamique ». « Elle est une terre sacrée et bénie, qui occupe une place spéciale dans le c?ur de tout arabe et de tout musulman ». Et ainsi de suite (12).
Mais pour le reste le Document insiste sur son caractère de texte politique qui « révèle les objectifs, les pierres miliaires et la façon dont on peut réaliser l’unité nationale », avec un langage « proche de celui de la démocratie occidentale » (Mantovani, cit.). Donc « unité nationale », comme dans toute autre proclamation bourgeoise (constitution et autres) qui refuse d’admettre la réalité de sociétés divisées en classes. Peut-être que dans la Palestine d’aujourd’hui et d’un lendemain différent, les classes n’existent ou n’existeront pas ? « Le peuple palestinien est un unique peuple, composé de tous les Palestiniens, dans la Palestine ou en dehors, indépendamment de leur religion [!!!], culture ou affiliation politique » (Article 6). Pour le reste nous rencontrons les mêmes formules que celles que nous pouvons trouver dans toute prise de position de très bourgeois organismes internationaux : qui est-ce qui ne se proclame pas défenseur des « valeurs de la vérité, de la justice, de la liberté et de la dignité », contre « toute forme d’extrémisme religieux ou ethnique et de bigoterie » (Article 9) ?
Et encore quand on affirme que « La cause palestinienne est la cause d’une terre occupée et d’un peuple déraciné. Le droit des Palestiniens réfugiés et évacués de retrouver leurs maisons d’où ils ont été bannis et à qui il est interdit de revenir – qu’il s’agisse des terres occupées en 1948 ou en 1967 (c’est-à-dire de toute la Palestine) – est un droit naturel, aussi bien individuel que collectif. Ce droit est confirmé tant par les lois divines que par les principes fondamentaux des droits humains et de la loi internationale » (Article 12), ou quand on affirme que « l’instauration d’Israël (…) viole les droits humains garantis par les conventions internationales, dont le principal est le droit à l’autodétermination » (Article 18), bref quand on affirme tout cela et qu’ on recommence à invoquer plusieurs fois « les lois divines, et les lois et règles internationales » (Article 25 et autres), est-il vraiment nécessaire de dire, que nous sommes ici dans le ciel rose du pur idéalisme ? Droits humains, loi internationale ? Mais lesquels, dans l’enfer des nations capitalistes ?
Ensuite, on déclare que la société palestinienne « s’enrichit de personnalités éminentes, figures, dignitaires, institutions de la société civile, et de jeunes, étudiants, syndicalistes et groupes de femmes, qui travaillent ensemble pour atteindre des objectifs nationaux et de construction sociale, qui poursuivent la résistance et conquièrent la libération » (Article 33). Ici revient l’image forte de l’unité nationale, avec des paroles qui peuvent évoquer celles du CLN italien (Comité de Libération Nationale) datées de 1943 ! En effet, on revendique « de solides principes démocratiques, avant tout de libres et justes élections » (Article 30), on affirme que le Hamas est prêt à coopérer avec tous les États qui soutiennent les droits du peuple palestinien » (Article 37), en déclarant que « l’instauration d’un État pleinement souverain et indépendant, avec pour capitale Jérusalem dans les frontières du 4 juin 1967, avec le retour des réfugiés et évacués dans les maisons d’où ils ont été chassés, est une formule qui fait l’accord sur le plan national » (Article20). Avec le pragmatisme typique des formations bourgeoises, on survole la question plusieurs fois discutée et source de polémiques incessantes (et de nouvelles souffrances pour les prolétaires palestiniens) :« Deux États » et/ou « Destruction d’Israël », bien qu’on dise que « le Hamas repousse toute alternative à la pleine et entière libération de la Palestine, depuis le fleuve jusqu’à la mer » (Article 20). Il est vrai que, comme on le disait plus haut, le « Document « de 2017 devrait prendre la place du « Statut » de 1988 (sinon l’abroger). Mais l’impression reste la même : celle d’un mouvement confessionnel expression de classes bourgeoises et petites-bourgeoises qui a abondamment recours à une phraséologie mystico-religieuse et réactionnaire (c’est-à-dire anti-prolétarienne et anti-communiste), enfermant ainsi la juste et bien compréhensible colère de masses prolétariennes, qui depuis près de quatre-vingts ans subissent et combattent la violence et l’exploitation de l’État d’Israël, dans le piège infame d’un nationalisme fin en soi et sans réelles perspectives.
Nous pouvons nous arrêter ici pour ce qui concerne les documents programmatiques du Hamas, de 1988 et 2017. Il faut cependant dire encore deux mots, à propos de la « Déclaration conjointe » signée par le Hamas, le Front Populaire pour la Libération de la Palestine, le Mouvement du Djihad Islamique Palestinien, le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine et le Front Populaire pour la Libération de la Palestine-Commandement Général », le 28/12/2023, c’est-à-dire quelques semaines après l’action dirigée par le Hamas contre Israël le 7 octobre – déclaration conjointe dont nous ne pensons pas qu’elle ait été rétractée, et qui en dit long également sur la subordination au Hamas de formations qui se présentent comme marxistes-léninistes ! Ici, à part la perspective nationale qui domine, avec la revendication des « droits nationaux légitimes de notre peuple, et de la création d’un État indépendant avec Al Quds comme capitale », au point 3 on énumère parmi « les tâches de combat et de lutte à atteindre directement et immédiatement », « l’engagement arabe, islamique et international pour la reconstruction et la demande aux pays frères et amis et aux organisations internationals et régionales, parmi lesquelles surtout la Ligue arabe, l’Organisation pour la coopération islamique et les Nations Unies (!!!), [pour] lancer une initiative internationale pour reconstruire ce que l’occupation et l’agression barbare ont détruit dans la Bande de Gaza et travailler sérieusement à ramener la vie dans les artères de la Bande » (c’est nous qui soulignons). Depuis, désormais mois sont passés, le génocide ne s’est jamais arrêté, la destruction généralisée s’est poursuivie de façon impressionnante et – du moins au moment où nous écrivons – rien n’indique qu’elle puisse s’arrêter d’ici peu. Et nous ne doutons pas que « les organisations internationales et régionales » citées ci-dessus (et surtout les Nations Unies!) sont en train d’attendre avidement le moment de se précipiter sur la Bande et faire leurs meilleures affaires – comme elles l’ont toujours fait !
Plus loin, aux points 1 et 2 des « Suggestions à tous les partis du mouvement national palestinien et à ses composantes » non seulement on « demande une rencontre nationale globale incluant toutes les parties », mais on propose de « présenter une solution nationale palestinienne fondée sur la formation d’un gouvernement d’union nationale qui émerge d’un vaste consensus national incluant tous les partis, et qui soit responsable de l’unification des institutions nationales dans les terres occupées en Cisjordanie et dans la Bande, en prenant sur lui la responsabilité d’adopter des projets visant à reconstruire ce que l’invasion barbare a détruit dans la Bande, à rendre la vie à notre peuple et à préparer les élections », en développant et en renforçant « le système politique palestinien sur des bases démocratiques, à travers des élections générales (présidentielles, législatives et du conseil national), selon un système de représentation complètement proportionnel, avec des élections libres, justes, équitables, transparentes et démocratiques, avec la participation de tous, et en reconstruisant ainsi les rapports intérieurs sur les bases et sur les principes de la coalition nationale et d’un authentique partenariat national ».
Depuis (28/12/2023) plus de huit mois sont passés. Les 40 000 prolétaires palestiniens tués depuis lors (et ceux qui suivront, ainsi que tous les dégâts physiques, psychologiques, matériels) sont donc morts pour « des élections libres, justes, transparentes et démocratiques » ?!
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Maintenant, dans l’attente de nouveaux développements de cette dramatique situation et de la sortie de nouveaux documents du Hamas, tentons donc un exercice de politique-fiction. Sans en arriver au scenario d’une hypothétique destruction de l’État d’Israël (mais exécutée par qui ?), hypothèse irréaliste sauf si elle fait partie d’un bouleversement général des actuels équilibres internationaux, et donc d’un nouveau conflit mondial, avec tout ce que cela implique, admettons que naisse enfin un État palestinien. A part la prévisible condition de guerre perpétuelle contre le « vieil ennemi », une guerre égale à l’actuelle, sinon pire, et donc toujours avec d’énormes souffrances pour le prolétariat palestinien, qui donc gérerait la reconstruction de Gaza et de la Cisjordanie ? le « peuple » ?, ou plutôt, au moyen de leurs corps de fonctionnaires, les très bourgeoises élites économico-financières palestiniennes, aujourd’hui à l’étranger et demain sangsues dans leur patrie, étroitement alliées (et en compétition) avec le très infect capital international ? Et à qui appartiendrait la terre ? au « peuple » ? à une ligue de coopératives ? à une moderne catégorie d’entrepreneurs agricoles ? à l’État ? Et dans tous les cas n’y aurait-il pas exploitation des paysans sans terre, palestiniens et immigrés ? Et en fait quel serait, dans le nouvel État, le rapport entre capital et travail, si ce n’est une féroce exploitation du second par le premier, avec un prolétariat palestinien (et, à nouveau, immigré) exploité pour « le bien supérieur de la Nation » ? Et nous pourrions continuer.
Nous croyons déjà entendre des voix irritées : « Et vous, alors, que proposez-vous ? » Nous pouvons dire seulement aux prolétaires palestiniens (et plus généralement arabes) indépendament de leur appartenance ou non à telle ou telle organisation, que toute perspective nationale est une impasse destinée à prolonger indéfiniment les massacres, les souffrances et les destructions ; que l’unique voie pour en sortir, difficile et pas brève, implique le renversement radical de toutes les perspectives adoptées jusqu’ici (avec les conséquences que nous savons, surtout après un an de massacres) par toutes les formations « résistantes » et « nationalistes », et que la perspective du communisme (avec tout ce qu’elle comporte sur le plan théorique et pratique, d’affrontement politique quotidien et de lutte sociale ouverte, jusqu’à la guerre de classe) doit être reconquise et réactualisée, en lien étroit avec le prolétariat international.
Quelle que soit l’issue politique de la monstrueuse boucherie actuelle, le prolétariat de Gaza et de Cisjordanie (sur place, immigré et réfugié, paralysé par la cynique charité hypocrite des organismes internationaux, qui ont plus qu’intérêt à le maintenir dans un état d’humiliante timidité) (13), et de tous les pays arabes impliqués plus ou moins directement et indirectement, devra se battre résolument tant contre l’Etat d’Israël, qui l’opprime sauvagement depuis quatre-vingts ans, que contre sa propre bourgeoisie, qui l’a utilisé comme chair à canon pour ses propres intérêts nationaux et trafics internationaux. En même temps, ce sera au prolétariat des métropoles de plus ancien impérialisme, lorsqu’il aura finalement retrouvé le chemin du conflit social ouvert, sans compromis et sans frontières et sous la direction du parti révolutionnaire, d’attirer et d’insérer ce combat dans celui, plus vaste, général et décisif, de la guerre de classe contre le mode de production capitaliste, dans toutes ses variantes politiques nationales. Nous sommes pour cette perspective. Nous travaillons pour cet objectif.
Cette voie est longue et accidentée ? Sans doute. Mais il n’y en a pas d’autres.
NOTES
1 Disons tout de suite que nous savons bien que dans le « mouvement palestinien » radical coexistent des esprits et des organisations différentes, depuis le Jihad islamique jusqu’au Front Populaire pour la Libération de la Palestine et autres formations, mais ces mois-ci elles se sont pratiquement toutes subordonnées au Hamas, dont elles partagent la perspective et les objectifs nationaux : une sorte de « Front populaire » moyen-oriental… Dans ce cas aussi cette spécialité, pour le malheur des prolétaires, n’est pas seulement européenne !
2 Cf « La chimera dell’unificazione araba attraverso intesa fra gli Stati » (La chimère de l’unification arabe à travers une entente entre Etats), il programma comunista , n° 10/1957.
3 A cet égard, et pour la suite de cet article, nous renvoyons à la vaste étude de Paola Caridi, Hamas, dalla resistenza al regime, Milano 2023 (Le Hamas, de la résistance au régime), et à l’article d’Alessandro Mantovani, « Cosa attendersi da Has » ( Qu’attendre du Hamas). Nous nous sommes amplement servis de ces deux travaux.
4 « L’islamismo, risposta reazionaria e imperialista dopo la chiusura del miserabile ciclo borghese in Medioriente » (L’islamisme, réponse réactionnaire et impérialiste après la clôture du misérable cycle bourgeois au Moyen Orient, il programma comunista, n° 3/2015, reproduit dessus). Il va de soi que, dans la vision du Hamas, on ne peut même pas parler d’un véritable « panislamisme », mais de pur et simple nationalisme.
5 Cf. “Manifesto to the peoples of the East”, dans To See the Dawn. Baku, 1920. First Congress of the Peoples of the East, Pathfinder Press, NY1993, p. 221-233. En particulier la p.226; “Qu’est-ce que la Grande-Bretagne a fait à la Palestine ? D’abord, dans l’intérêt des capitalistes judéo-britanniques, elle a chassé les arabes de leurs terres pour les donner à des colons juifs. Puis, pour calmer le mécontentement des arabes, elle les a poussés contre les mêmes colons juifs, en semant la discorde, l’inimitié et la haine entre les deux communautés et en les affaiblissant l’une et l’autre pour renforcer leur propre pouvoir et leur propre autorité ».
6 Cf. en particulier le point 11 des « Thèses sur la question nationale et coloniale » (reproduites intégralement, avec un ample commentaire, dans notre Storia della Sinistra Comunista, 1919-1920, Editions il programma comunista, Milan 1972, p. 714-720).
7 Dans ces mêmes années ’30, où se révèleront les nombreuses manifestations de l’impitoyable contrerévolution stalinienne, avec l’élimination physique de la « vieille garde « bolchevique, la création de « fronts populaires » pour contrôler un prolétariat encore partout combatif, la forte ambiguïté par rapport à la situation moyen-orientale, avec pour conséquence la désillusion des prolétaires palestiniens et juifs, nos camarades dans l’émigration, réunis autour des journaux Prometeo et Bilan, ont su garder le cap et continuer à indiquer la seule voie révolutionnaire même si elle était, à l’époque, minoritaire et à contre-courant. Cf. « Uno sciopero in Palestina, Il problema ‘nazionale’ ebreo », Prometeo, n° 105, 17/6/1934 ; « Il Vicino Oriente, nuovo braciere della guerra imperialista », Prometeo n°149, 31/10, « Le conflit Arabe-Juif en Palestine », Bilan, n° 31 et 32/1936 ; « Le monde arabe en ébullition », Bilan,n°44/1937. Il faudrait aussi analyser, après une recherche et une analyse attentives, l’histoire du Parti Communiste de Palestine.
8 « Residui e cancrene delle cosiddette “questioni nazionali” » (Restes et putrefaction des « questions nationales » , il programma comunista, n1/2017, reproduit dessus).
9 Voir aussi « La conception du temps et de l’espace du Mouvement de Résistance Islamique » « (Allah est son but, le Prophète est son modèle, le Coran est sa constitution »). « Unicité et indépendance » (« Le Mouvement de Résistance Islamique est un mouvement palestinien unique) et « le mouvement a un caractère universel »)
10 « Dès l’aube de son histoire, la Palestine a été le nombril de la Terre, le centre des continents, et l’objet de l’avidité des avides » (Article 34, chap. V ; Le témoignage de l’histoire). Comme analyse historique, ce n’est pas mal !
11 A ce propos, si on veut être vraiment irrévérencieux, allons sur une autre planète, à des années lumières de distance : « Aussi longtemps que les femmes n’auront pas été appelées à participer de façon autonome non seulement à la vie politique dans son ensemble, mais aussi au service civil permanent et général, on ne pourra pas parler non seulement de socialisme mais même pas de démocratie intégrale et durable. Des fonctions de ‘police’, comme le soin des malades et de l’enfance abandonnée, le contrôle hygiénique sur l’alimentation, etc, ne peuvent pas être assurées de façon satisfaisante tant que les femmes n’auront pas obtenu de fait et pas seulement sur le papier, ‘l’égalité juridique’ » (Lénine, « Les tâches du prolétariat dans notre révolution » 10 avril 1917).
12 Cf. https://wwwmiddleeasteye.net/hamas-2017-document-full.
13 A méditer : « Chaque société s’est basée jusqu’ici, comme nous l’avons vu, sur l’opposition entre des classes d’oppresseurs et des classes d’opprimés. Mais, pour pouvoir opprimer une classe, il faut lui assurer des conditions dans lesquelles elle puisse tout du moins mener sa vie d’esclave. Le serf de la glèbe, en travaillant dans son état de serf de la glèbe, a pu s’élever en devenant membre de la commune, comme le citoyen pauvre, en travaillant sous le joug de l’absolutisme féodal, a pu s’élever en devenant un bourgeois. Mais l’ouvrier moderne, au lieu de s’élever à mesure que l’industrie progresse, descend toujours plus au-dessous de la condition de sa classe. L’ouvrier devient un pauvre, et le paupérisme se développe même plus rapidement que la population et la richesse. Dans tout cela il apparaît manifestement que la bourgeoisie n’est pas en mesure de rester plus longtemps la classe dominante de la société et d’imposer à la société la condition de sa propre classe comme loi régulatrice. Elle n’est pas capable de dominer, parce qu’elle n’est pas capable d’assurer l’existence de son esclave même au sein de son esclavage, parce qu’elle est contrainte de le laisser sombrer dans une situation où, au lieu d’être nourrie par lui, elle est obligée de le nourrir. La société ne peut plus vivre sous la classe bourgeoise, c’est-à-dire que l’existence de la classe bourgeoise n’est plus compatible avec la société. » (Marx-Engels, Manifeste du parti communiste, chap. 1, Bourgeois et Prolétaires).