Compte rendu de la réunion qui s'est tenue à Zurich les 17 et 18 août 2025 avec les camarades germanophones actifs dans les mouvements de défense économique en Allemagne et en Suisse. Cette réunion a permis de réaffirmer, non pas par des déclarations abstraites, mais à la lumière de plus de 70 ans d'expérience dans ce domaine de notre travail de contact et d'organisation avec le prolétariat, notre position sur « l'intervention du Parti dans les luttes de défense économique ».
Nous commençons par deux. points à bien retenir.
Le premier concerne la nécessité de la lutte de défense économique et sociale (sociale au sens très large ; nous y reviendrons) comme précondition pour que le prolétariat puisse s’orienter, sous la direction du parti communiste, de ses militants engagés dans l’intervention syndicale, vers la perspective révolutionnaire de la prise du pouvoir et de l’exercice de sa propre dictature. Un prolétariat qui ne parviendrait pas à mener cette véritable lutte de survie ne pourra pas non plus accomplir, guidé par le parti révolutionnaire, le saut qui le conduirait de la lutte à l’intérieur du mode de production capitaliste qui l’opprime, à la lutte contre celui-ci. Dans ce sens, nous, la Gauche Communiste, avons toujours défini la lutte de défense économique et sociale comme un entraînement précieux et nécessaire , sur le plan de la pratique et de l’organisation, en vue de cet objectif. C’’est au cours de ce parours, difficile, accidenté, non linéaire, et toujours sous la direction du parti, que peuvent émerger les avant-gardes prolétariennes capables de s’élancer et de pousser leurs camarades de travail au-delà des inévitables limites purement revendicatives, qui sont d’ailleurs des limites objectives : salaire, durée du travail, conditions de celui-ci et, plus largement, logement, tarifs, inégalités de toutes sortes au sein de la classe (entre hommes et femmes, jeunes et vieux, « autochtones » et immigrés, travailleurs employés et chômeurs, précaires et stabilisés etc.), répression par le patronat et par l’Etat, et ainsi de suite. La lutte de défense économique et sociale joue donc un rôle essentiellement unificateur de la classe en soi, dans son parcours pour en arriver à la classe pour soi ; et elle permet en outre d’élargir l’influence du Parti dans la classe et de faire mûri e voûte de notre travail de parti, qui est une action politique, de préparation en vue de la révolution : mais en même temps ce travail est une nécessité vitale pour un parti qui ne veut pas se contenter d’être une secte de gens « éclairés » et préoccupés d’«éclairer ». De là découlent aussi le sens et la direction de ce travail: organiser et diriger les prolétaire. s là où ils sont : au sein et en dehors de l’usine, au sein et en dehors du lieu de travail, au sein et en dehors des syndicats officiels (syndicats qui pour nous sont désormais irrémédiablement intégrés dans les structures des Etats bourgeois). Au sein et en dehors et en tout cas toujours contre l’orientation, la pratique, la fonction des syndicats officiels. Notre présence dans ces syndicats ( tant que cela sera possible, tant que nous parviendrons à y accomplir notre travail d’organisation et de direction) et il se développe autour de mots d’ordre clairs, d’indications et de méthodes de lutte à appliquer, pas seulement à proclamer (trop souvent démagogiquement). Il . imlique donc l’affrontement et non la rencontre, l’antagonisme et non la soumission aux . Irègles et aux pratiques syndelles, et il relie ces dynamiques d’affrontement et de lutte sur le lieu de travail avec les contradictions sociales qui s’expriment à chaque fois à l’extérieur du lieu de travail : jamais en s’y ’enfermant et en s’y isolant (nous ne sommes pas ouvriéristes, nous ne sommes pas « usinistes »).
« Fait intégralement partie de cette tâche (...) la participation du Parti, à travers ses groupes, à la vie organisée de toutes les formes d’association économlques du prolétariat ouvertes aux travaileurs – et seulement aux travailleurs – de toutes convictions politiques, lesquelles sont le produit nécessaire de toutes ces luttes élémentaires. Sont des positions fondamentales du Parti :
- L’affirmation que le syndicat ouvrier, comme toute autre forme d’organisation immédiate même non exclusivementt économique, n’est jamais révolutionnaire en soi (elle tend même, du fait de son immédiateté et de la présence d’intérêts contingents discordants entre groupes d’ouvriers , à se renfermer dans l’horizon mesquin et corporatiste d’une action minimaliste et réformiste), mais il peut devenir un instrument vital de la révolution, et auparavant de la préparation du prolétariat en vue de celle-ci, dans la mesure où le Parti aura conquis en son sein, c’est-à-dire dans les masses organisées, une influence marquante ;
- Et que pour le développement utile de cette tâche, et pour l’action révolutionnaire finale elle-même, dont l’un des présupposés est la centralisation des forces ouvrières, il est souhaitable que le syndicat ouvrier soit unitaire, c’est-à-dire comprenne tous les travailleurs placés dans une situation économique spécifique »
(cf. Parti de classe et question syndicale).
Et ceci est clair depuis 1848, depuis le Manifeste du parti communiste.
Donc au sein et en dehors des syndicats officiels.
Mais « en dehors » où ? Sous la pression des contradictions économico-sociales implicites dans le mode de production capitaliste et de la crise ouverte dès la moitié des années ’70 et face à la dégénérescence de la forme syndicale en syndicat officiel, sont nés, en Italie comme ailleurs, des organismes de lutte traduisant le refus et la volonté de lutte, en opposition à cette pratique de compromission anti-prolétarienne. Nous ne traiterons pas pour l’instant de ces vicissitudes tourmentées et qui tendent actuellement vers l’épuisement de ces organismes. Nous pouvons seulement faire une rapide allusion au bilan que nous pouvons tirer en Italie de cette première réaction prolétarienne : il ne fait pas de doute qu’il a existé une saine expression de l’opposition au syndicalisme officiel de la part des secteurs les plus exploités du prolétariat. Mais après que les luttes ont reflué (du fait de la clôture de conflits, de l’épuisement d’énergies collectives, de la restructuration et de la réorganisation des secteurs où agissaient ces organismes, de la répression ouverte et étendue par le patronat lui-même et par l’Etat), ces organismes se sont comme recroquevillés et repliés sur eux-mêmes, parfois de façon corporatiste et en arrivant, dans certains cas, à briser l’élan de solidarité initial en reflux individualiste. Dans ce reflux a de plus joué un rôle négatif la politisation des directions de ces mouvements, souvent avec l’espoir d’engendrer un « syndicat-parti ».
Toutefois, indépendemment de ces vicissitudes tourmentées, ils représentent aussi le milieu « extérieur » où le parti révolutionnaire doit et devra développer sa propre action d’organisation et de direction, toujours en la considérant comme un entraînement (qui est tel également pour le parti, qui doit s’habiliter dans la lutte à diriger la classe) vers un niveau plus élevé d’affrontement.
Nous reprenons le texte cité ci-dessus :
« Conformément à la tradition marxiste, la Gauche a donc toujours considéré, et le Parti considère, comme des conditions de son existence même en tant que facteur agissant de la préparation du prolétariat à l’assaut révolutionnaire et à sa victoire : a) l’irruption sur une vaste échelle et de façon non épisodique de luttes économiques et l’intense participation du Parti à ces luttes pour les buts indiqués ; b) la présence d’un réseau permanent d’organismes intermédiaires entre lui et la classe et son intervention dans ces organismes afin d’y conquérir, non pas nécessairement la majorité et donc la direction, mais une influence qui lui permette de pouvoir les utiliser comme courroie de transmission de son programme au sein des masses ouvrières organisées, et d’en imprégner au moins les couches ouvrières les plus combatives.
Cependant ces organismes ne sont pas créés par le Parti, et ils ne naissent pas artificiellement : ils ne peuvent être que le fruit d’une réelle mobilisation de la classe, l’expression d’une lutte en cours, le résultat d’un affrontement durant lequel il s’avère impossible de poursuivre un vrai travail de défense des conditions de vie et de travail à l’intérieur de la structure syndicale officielle ou l’existence d’une fraction substantielle de travailleurs clairement influencés par l’intervention du Parti dans les luttes. Le « syndicat de classe » est une conquête à laquelle arriver : il ne sera jamais un point de départ, créé abstraitement et artificiellement depuis zéro puis expérimenté. En somme la perspective d’une renaissance d’un vrai syndicat de classe est fondée : a) sur la croissance d’une énergie et d’une combativité de classe qui ne se limitent pas à certains secteurs , mais soient étendues et durables, b) sur la présence active du Parti révolutionnaire dans les luttes de la classe. Mais quelles devront être les caractéristiques de ces organismes? Quelles indications donnons-nous pour qu’is ne se contentent pas d’être de pâles imitations des syndicats officiels ni des fantômes destinés à disparaître une fois terminée une lutte spécifique dans un secteur spécifique ?
Reprenons notre texte :l
« Ne fait pas partie de la classique position marxiste, et est même clairement d’origine idéaliste , ni de présupposer comme condition de l’appartenance aux syndicats ouvriers et du travail politique du Parti Communiste en leur sein le fait d’avoir une prétendue « pureté » éloignée des influences contrerévolutionnaires – une pureté que jamais des organismes immédiats ne peuvent atteindre, et des influences par rapport auxquelles même le parti ne peut se dire indemne par essence,- ni le fait d’opposer des associations composées seulement de communistes à des associations syndicales dirigées par d’autres partis dits « ouvriers ».
« Le syndicat ouvrier (...)comprend des travailleurs qui appartiennent à différents partis, ou à aucun parti ; les communistes ne proposent ni ne provoquent la scission des syndicats du fait que leurs directions sont conquises et occupées par d’autres partis, mais ils proclament ouvertement que la fonction syndicale ne se complète intégralement que lorsque ils sont dirigés par le parti de classe du prolétariat. Et ce, non seulement pour la lutte finale révolutionnaire, mais aussi pour obtenir des avantages économiques immédiats ».
Dans cette perspective, et nous reprenons donc les deux points indiqués ci-dessus, les revendications et les luttes économiques ne sont pas des buts en soi, mais des moyens nécessaires pour la préparation, l’entraînement et l’organisation du prolétariat en vue de ses objectifs ultimes (si au contraire elles devenaient des buts, elles confirmeraient le rapport salarié au lieu de tendre à sa destruction !) En même temps nous voyons dans les formes d’association immédiates des ouvriers non l’horizon de la lutte d’émancipation par rapport au capital, mais un instrument que le Parti doit et peut utiliser pour atteindre les objectifs ultimes du communisme, sans en faire pour autant un fétiche sacré et intangible.
Donc des organisations de base, qui ne sont pas encore le « syndicat de classe » dont nous souhaitons cependant la renaissance, justement au moyen de l’extension et de l’unification progressives, dans un parcours complexe et non linéaire, de ces expériences) et nous soulignons « expériences » pour mieux souligner (et nous soulignons « expériences », et non mots d’ordre ou proclamations). Et nous utilisons l’expression « organismes territoriaux de lutte prolétarienne » justement pour montrer l’ampleur et le caractère e non sectoriel et encore moins corporatif ou d’entreprise de ces organismes, et nous employons l’expression « organismes territoriaux » justement à cause de l’ampleur que doivent avoir ces organismes (cf. l’éxpérience des Bourses du Travail en Italie à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, même quand elles étaient dirigées par des réformistes). L’important c’est qu’ils soient ouverts à tous les travailleurs, même ceux qui subissent et expriment des positions appartenant au monde multiforme du réformisme « de gauche ». Et pourtant, pour éviter qu’ils ne se transforment en centres stériles et inutiles de discussion entre militants ou ne deviennent des groupes d’activistes de bonne volonté au. service des plus diverses causes, nous communistes avons le devoir de proposer des contenus et des limites précises qui favorisent leur vitalité , leur durée et la poursuite d’objectifs susceptibles de rompre avec la trahison et l’inertie de toutes les corporations syndicales nationales.
Il est bien .diffilcile que ces organismes puissent, dans le cadre des lois actuelles et des actuels rapports de force, devenir des sujets de négociation, et avoir l’autorité nécessaire pour boucler un conflit ».
Mais justement pour cela ils peuvent organiser une combattivité qui traduise les intérêts de tous les travailleurs, au-delà des limites de la négociation elle-même : promouvoir et organiser la lutte (et sa défense), la coordonner et la soutenir avec des caisses de grève, en reconnaissant toujours un noyau de travailleurs de confiance et combatifs qui contrôlent les syndicalistes professionnels, en leur restant sur le dos tout le long du conflit.
Avec le syndicalisme officiel et ses représentants la voie de l’ l’affrontement est évidente, « et c’est pourquoi la différence entre les « organismes territoriaux de lutte prolétarienne » dont nous souhaitons la formation, et les sections syndicales d’entreprise doit être claire : cela signifie que tandis que l’on peut tolérer que pour des raisons pratiques les travailleurs qui adhèrent à l’ « organisme territorial » aient en poche une carte syndicale, il devient nécessaire qu’ils propagent et pratiquent toutes les formes possibles de syndicalisme de classe. »
Tout en maintenant que les formes mêmes prises par ces « organismes » dépendront étroitement des dynamiques des luttes, nous avons indiqué les points essentiels autour desquels ils devront se développer (cf. « Organismes territoriaux de lutte prolétarienne » : Que sont-ils et que doivent-ils devenir ?», il programma comunista, n° 3/2013).
-Un organisme territorial de lutte pour la défense des conditions de vie et de travail des prolétaires doit être ouvert à tous les travailleurs, mais fermé aux intérêts de la bourgeoisie et donc aux agents des corporations syndicales officielles.
-II doit être un lieu ouvert de confrontation décisionnelle pour tous les travailleurs (ayant un travail dans tous les secteurs, mais aussi chômeurs, retraités, précaires sous les plus différentes formes, et toujours de tout sexe, âge, provenance etc.), qui en participant activement à la lutte donnent naissance à la seule unité prolétarienne possible et néces-saire, celle qui part de l’identification des intérêts substantiels de notre classe.
Il doit être un instrument qui, en organisant les forces qui naissent dans les lieux de travail et en les transportant hors de la prison des lieux de travail) tend à dépasser les intérêts de catégorie grâce à la force de tous les autres travailleurs.
Il doit être un moyen d’agitation, c’est-à-dire un instrument actif de soutien et de liaison des luttes qui s’ouvrent dans le territoire, surtout lorsqu’elles traduisent une tendance à dépasser les compatibilités des organisations officielles et à en exprimer la force de façon à redevenir de véritables lignes d’intervention de classe.
Il doit traduire une organisation fonctionnelle, avec une structure qui tende à en assurer la stabilité et la continuité.
Son mécanisme de décision ne peut pas être une abstraite démocratie ouvrière ou, pire encore, un unanimisme d’assemblée tout aussi idéaliste, mais il doit être l’expression de la qualité opérationnelle d’une majorité de lutte.
Un tel organisme ne peut exclure les expériences de lutte sociale qui s’ouvrent sur le territoire, luttes auxquelles participent également d’autres secteurs de la population (logement, services, environnement), mais il doit introduire de façon intransigeante non seulement le point de vue, mais aussi et surtout les intérêts des prolétaires.
Un tel organisme, justement parce qu’il n’est pas de nature politique, mais économique et sociale, n’est pas fermé à la confrontation entre les différentes positions politiques qui l’animent : il en favorise même la maturation vers des positions révolutionnaires, internationalistes et radicalement anticapitalistes, mais il refuse d’être « le terrain d‘un débat entre groupes politiques », débat par nature stérile et nuisible.
REFERENCES :
Partito di classe e questione sindacale, Cahier n° 1, Editions Il Programma comunista, 1994.
-Per la difesa intransigente delle condizioni di vita e di lavoro dei proletari, Forme di organizzazione, metodi e obiettivi di lotta. Supplément au n°5 /2008 de « il programma comunista.
-Organismi territoriali di lotta proletaria » Che cosa sono e che cosa devono diventare », il programma comunista, n° 3/2013.