A la fin de 2014, nous avons quitté le Moyen Orient entièrement pris dans des convulsions politico-militaires, avec des prix du pétrole qui frôlaient les cinq dollars le baril. En juin nous nous trouvons en pleine guerre civile, non seulement en Syrie, où l’affrontement continue entre l’armée d’Assad, l’Isis, et les groupes anti-Assad soutenus par la coalition américaine, mais aussi au Yémen, sous les bombardements conduits par une coalition d’Etats dirigés par l’Arabie Saoudite cotre les rebelles (chiites) houthis. En même temps, nous avons retrouvé la zone syro-irakienne parcourue de détachements irakiens incapables de combattre, mis en déroute par l’Isis, qui a occupé Kobané, Rakka et Ramadi sur l’Euphrate et, le long du Tigre, d’abord Mossoul, puis Tigrit derrière Bagdad et enfin Palmyre, le long du couloir menant à Damas.
Après la hausse momentanée des prix du pétrole, le quotidien économique et financier italien Il Sole -24 0re du 23 mai écrit le titre suivant : « Pétrole. La guerre au Moyen Orient ne freine pas les extractions. L’exportation de l’Arabie Saoudite et de l’Irak atteint des niveaux record ». Donc tout va bien, la guerre est utile ; en peu de mois le prix a grimpé au-dessus de 60 dollars le baril. Est-ce seulement de la spéculation ? Ou sommes-nous encore dans la dynamique de la crise de surproduction, avec ses hauts et ses bas ?
Toujours à la fin de 2014, nous avons quitté le chaos en Lybie et le partage de son territoire entre Tobrouk et Tripoli, « gouvernés » politiquement par des entités politiques totalement incapables de l’emporter l’une sur l’autre et de représenter, l’une ou l’autre, l’Etat libyen, auquel se sont ajoutés entre temps, dans la région de Bengasi, de Derna, de la Syrte centrale, des groupes mercenaires tout à fait semblables aux forces djihadistes de l’Isis, des milices islamistes provenant du Maghreb et de la Péninsule arabique. L’appui de l’Egypte permet d’aider le gouvernement de Tobrouk, qui combat contre les islamistes et les Frères Musulmans. L’appui de la Turquie et du Qatar permet à son tour de soutenir Tripoli, qui, pour démontrer sa propre légitimité politique, en reconnaissant encore l’ancien Parlement et le Congrès national libyen, reçoit des aides des Frères Musulmans. Dans la bande montagneuse qui sépare de la Tunisie, soutenus par l’Algérie, se trouvent les Berbères des brigades de Zintan, et enfin au Sud entre le Niger et l’Algérie, il y a aussi les tribus des Taubous et des Touaregs, qui se battent contre les djihadistes.
La gestion, le contrôle, la propriété des régions pétrolières protégées et ouvertes au trafic, continuent cependant à alimenter les conflits : la vente légale et la contrebande du pétrole ne s’arrêtent pas, et procurent d’énormes profits. Naturellement les canaux de financement des différentes bandes en guerre ne s’arrêtent pas non plus, de même que le trafic d’armements (pick-up, mitrailleuses, vieux tanks, artillerie, lance-fusées, blindés) pas plus que l’immense flot de prolétaires produit par ce chaos général et qui s’amasse sur les rives africaines pour être vendu sur le marché européen de la force de travail. Les barques infernales de Charon coulent avec leur marchandise humaine au milieu de la Méditerranée avec l’aide de la «méritante» marine européenne, qui, n’ayant pas pour tâche de recueillir les désespérés, en a laissé se noyer plus d’un millier. La liberté du Capital, sur laquelle est fondée la démocratie bourgeoise, mobilise marchandises, argent et force de travail et est sacrée et inviolable. On discute dans la démocratique Europe pour savoir s’il vaut mieux attaquer les barques des passeurs au départ ou envoyer des troupes terrestres pour arrêter les islamistes ; mais on discute aussi sur les quotas à remettre à chaque Etat, et à la proposition on a répondu que chacun pouvait s’octroyer les misérables que le marché, grand niveleur comme la mort, lui destine.
Tout le Moyen Orient et la Libye sont donc en flammes. Que reste-t-il de cette dernière, en tant qu’entité étatique, et que reste-il de l’Irak? En se décomposant, leurs plans géopolitiques se racornissent sous les coups infligés par les nouveaux barbares. Des parties du territoire, dans la région des affrontements, sont « conquises », d’autres sont abandonnées, de même que les très longues et arides voies de communication qui, en coupant le territoire irakien, conduisent en Syrie. Le long de ce vaste trajet, les frontières n’existent plus. Les trois passages qui mènent en Syrie auraient été occupés : deux par l’Isis (Tanaf et Boukamal) et le plus au nord par les forces kurdes (Jarroubia). Le « Califat » pénètre habilement dans les contradictions créées par les deux meurtrières guerres du Golfe, l’américaine et celle de l’OTAN, dresse les uns contre les autres sunnites et chiites, en attaquant les uns ou les autres là où le niveau du conflit apparaît le plus sensible. Il contrôle, dit-on, une région grande comme la Grande-Bretagne, où ont été distribuées huit millions de personnes. Il aurait déjà occupé à peu près la moitié de la Syrie et un tiers de l’Irak. D’abord étendu en peau de léopard, il serait en train de s’unifier territorialement – comme le crient terrorisés les médias. Plusieurs dizaines de milliers de miliciens, mercenaires, militaires, volontaires laïques et religieux passeraient d’un front à l’autre, tandis que les gens abandonnent maisons et meubles et tentent de survivre comme ils l’ont toujours fait, là où ils ont toujours vécu, dans le plus total désespoir et en faisant place aux nouveaux arrivés.
Un Etat islamique : mais sur quelles bases ? Etant donné qu’il y a une armée, des forces de répression, une administration avec des écoles, des bureaux gouvernementaux, des services publics et des hôpitaux, des impôts à lever, de grandes ressources économiques (une terre à cultiver, des gisements à exploiter, des raffineries) et une loi islamique, que manquerait-il ? Rien. Quand on retourne les trois fameuses cartes, au Moyen Orient on trouve bien un Etat supposé. Le front anti-Isis, constitué de militaires sunnites, de milices chiites, iraniennes, de peshmergas kurdes, plus d’autres groupes rassemblés par qui sait quels intérêts en lutte, ressemble d’ailleurs toujours plus à l’Etat islamiste. Ainsi se confirme le fait que sur les fronts de guerre, la méthode, les moyens, les organisations, les actions du combat tendent à se ressembler.
En Irak, les affrontements entre majorité chiite et minorité sunnite continuent à s’aiguiser. A l’époque de Saddam Hussein, la société irakienne était composée de groupes qui différaient non seulement par ethnie, mais aussi par religion, et même par appartenance tribale. Le régime, en favorisant surtout la minorité sunnite (environ 25 % de la population irakienne), en exploitant les discriminations entre les différents groupes et en contenant en même temps les divisions (y compris celles du Kurdistan irakien), réussissait à garder unies les structures sociales et politiques du pays. Une grande partie des postes d’une certaine importance (dirigeants du parti, fonctionnaires gouvernementaux, officiers de l’armée, etc.) étaient confiés aux sunnites, si possible de tendance laïque, mais une certaine autonomie et responsabilité étaien.t garanties également aux Kurdes. En théorie le régime de Saddam Hussein, en imposant à l’Irak une idéologie laïque et nationaliste sous la direction du parti Baath, assurait un degré assez élevé d’unité au pays, capable de résister aux divisions internes. L’opposition à Saddam était forte surtout parmi ceux qui subissaient des discriminations, c’est-à-dire les chiites (plus de 50% de la population) et les Kurdes (environ 20%). Aujourd’hui une seule chose est sûre : les forages du pétrole, dont la quantité s’est peu à peu normalisée et tend à croître ; mais le pays de Saddam n’existe plus, la dérive des diverses ethnies s’est approfondie. Pour conserver un minimum d’unité du front anti-Isis (faiblesse et incapacité au combat dénoncées par les USA), il tourne une gigantesque quantité de dollars. Mais, comme le soulignent les généraux, avoir dissous l’armée irakienne, unique symbole de l’unité du pays, et avoir dispersé une bonne partie des cadres sunnites après la deuxième guerre américaine, a été une grave erreur : sans eux, l’Isis ne peut être vaincu. Du fait des discriminations et des rétorsions des forces chiites contre les civils, la partie sunnite tend à choisir plutôt le fondamentalisme islamique (notamment après les récentes et féroces représailles chiites à Tigrit), face à cette condition qui n’a pas d’avenir. Ce n’est pas pour rien que l’énorme masse de dollars est dépensée pour convaincre, armer et entraîner les troupes sunnites à se battre contre l’Isis, en échange d’un retour aux anciens privilèges. La situation ne peut pas se maintenir encore longtemps.
Le saccage récent de la mosquée d’Al-Qadeh, en Arabie saoudite, dans la zone territoriale du Golfe, où 15% de la population est de tendance chiite, a été attribué à l’Isis. Inévitablement, ces faits concomitants, en élevant le niveau d’opposition entre les communautés, élèvent également celui du conflit avec l’Iran et étendront la guerre dans la région du Golfe. Une fois incendiée l’aire de Bassorah autour du Shatt al-Arab au confluent du Tigre et de l’Euphrate, l’incendie se propagera à la zone de navigation et de trafic du brut : un point de non-retour. L’Iran, reconnu comme puissance régionale, également du fait de ses laboratoires de recherche nucléaire, en passant des accords avec les USA et la Russie (missiles et matériel fissile) au nom d’une diminution des sanctions et de la normalisation des rapports dans la région, est déjà présent, non officiellement, en Irak, prêt à élargir et renforcer sa propre participation aux affrontements militaires en soutien aux forces militaires chiites d’Assad et probablement aux forces libanaises du Hezbollah et palestiniennes du Hamas, qui promettent à leur tour de vouloir défendre la Syrie et le Liban contre la menace de l’Isis. Cependant, dans une grande confusion des rôles, les USA et l’Iran négocient à Vienne sur le nucléaire, se combattent en Syrie et sont alliés en Irak. Si les USA intervenaient avec des troupes terrestres, le chaos règnerait sans partage, parce que pour attaquer l’Isis en Syrie il faudrait avoir pour alliés Assad et l’Iran : mais en Irak soutenir l’orientation stratégique de l’Iran signifie avoir contre soi-même l’Arabie Saoudite, la Turquie et les sunnites irakiens. Ce n’est pas pour rien que les troupes de tendance sunnite, qui ne combattent pas, réalisent une sorte de défaitisme politique.
Pour l’instant la menace d’intervention directe de la Turquie, qui soutient les djihadistes contre le régime d’Assad, se tait : avec l’avancée de l’Isis, 400 km de son territoire touchent aujourd’hui le Califat. Plus : avec le siège de Kobané par l’Isis, la Turquie s’est trouvée opposée aux forces kurdes, auxquelles différents Etats européens avaient promis une aide militaire. Entre temps, en perdant le contact avec les Frères Musulmans, détrônés en Egypte, et avec les salafistes libyens de Tripoli, Ankara n’a plus, contrairement au passé, de forces de soutien territoriales en Afrique du Nord. Les difficultés s’approfondissent toujours plus, comme conséquences de la guerre : dans le territoire turc, depuis le début du conflit, s’amassent deux millions de réfugiés syriens, qui de là avanceront vers la Grèce. A diminué aussi l’intervention kurde dans la région de l’Irak, qui pour l’instant se limite au contrôle de ses propres régions d’intérêt immédiates et futures à la frontière turco-syrienne et entre les villes de Mossoul et Kirkuk (le Kurdistan irakien).
La force kurde du PKK, à son tour, est strictement tenue sous étroite surveillance par la Turquie afin que son arsenal d’armes ne passe pas aussi en territoire turc. L’aire où confluent l’Iran, l’Irak et le Kurdistan est celle qui alimente l’offre et la demande dans les secteurs militaire et pétrolifère ; telles sont les voies le long desquelles se poursuit le conflit. En Turquie, la récente victoire aux élections du parti pro-kurde a accentué les contradictions internes (il y a 20% de Kurdes sur un total de 77 millions d’habitants), contradictions qui en trente ans ont produit au moins 40 mille morts. La Turquie est une autre puissance régionale, front sud de l’OTAN, passage stratégique des pipelines en provenance de la Russie, du Caucase, de l’Iran et de l’Irak, dont aucune puissance ne peut se détacher.
Pendant ce temps, la dictature égyptienne se renforce avec une dure répression contre les Frères Musulmans. Depuis la démission du président Mubarak en février 2011 jusqu’à l’élection d’Al-Sissi le 28 mai 2014 (avec 96,% des voix) à peine trois ans sont passés. Tout le territoire allant du Yémen au Golfe a été traversé par des luttes, des guerres civiles et des interventions militaires. D’abord des affrontements et des protestations populaires dans le sillage des manifestations sociales des « printemps arabes », en particulier en Arabie Saoudite, au Koweit et dans le sultanat d’Oman ; puis l’intervention des forces armées saoudites et des Emirats Arabes au Bahrein; enfin, la pression des monarchies du Golfe sur le Yémen pour que le président yéménite quitte le pouvoir et qu’on mette à sa place le président Hadi. Le 3 juillet 2013 en Egypte est destitué le président Morsi, élu en 2012, puis condamné à mort. Dans l’été 2014 commencent les bombardements avec des drones et des avions sous la direction des USA contre la Syrie d’Assad, en soutien aux islamistes anti-Assad et en même temps contre l'ISIS. La coalition (avec Egypte, Jordanie, Koweit, Bahrein, Qatar, Emirats Arabes, Maroc, Soudan) dirigée par l’Arabie Saoudite déclenche (en mars 2015) une offensive aérienne contre les rebelles Houthi dans la région de Sanaa, dont le coût en vies humaines s’est élevé à 1849 personnes.
Avec ces affrontements le front militaire qui, depuis le Kurdistan irakien, à travers le territoire irakien, parvient à la région du golfe Persique. De Mossoul à Bagdad jusqu’à Bassorah et au Koweit, toute la route du pétrole est entrée dans l’œil du cyclone.
Le conflit entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui ne s’est pas encore manifesté sur le plan militaire, est une conséquence du conflit économique et géostratégique (production pétrolière et commerce), déguisé en conflits religieux (sunnites contre chiites) et ethniques (persans contre arabes). La voie pour en sortir impliquerait la création d’une alliance entre USA, Arabie Saoudite et Iran contre l’Isis, à laquelle rattacher la Russie, la Chine et l’Europe Cela donnerait, à ce qu’on dit, un système de sécurité collective moyen-orientale, constituée pour la première fois, non par des exclusions mais par des accords. Bonne idée ! Dommage que les exclusions soient dues justement à des faits matériiels et non à des élucubrations mentales, des obsessions religieuses, des idées fixes guerrières! Dans cette triangulation, où se placeraient Israël, l’Egypte et la Turquie ? Aux pions, blancs ou noirs, le premier coup est indifférent : que la boucherie commence !
Cependant, tandis que les armées arabes (en attendant qu’entre en scène aussi l’armée iranienne) se combattent, l’armée israélienne, éternellement mobilisée, menace et prépare ses forces d’intervention rapide, tant en repoussant les politiques défaitistes américaines qu’en freinant la reconnaissance légale de l’Etat palestinien. La condition pour que se greffe la confrontation militaire entre les grandes puissances de la région – Arabie Saoudite, Iran, Israël, Egypte, Turquie - se rapproche toujours plus. Dans ce charnier, il ne restera plus trace des petites et moyennes entités politiques étatiques éparpillées dans le Moyen Orient. Et la seule victime sera, encore et toujours, le prolétariat moyen-oriental.
il programma comunista, n°4/ 2015