Six ans après le début du conflit en terre syrienne, les estimations sur les conséquences de la guerre parlent d’une monstrueuse tragédie qui s’est abattue sur les civils (et les prolétaires). Les morts seraient plus de 300 mille, les réfugiés plus de trois millions (et beaucoup de ces derniers sont aujourd’hui rassemblés dans de véritables camps de concentration, écrasés contre des kilomètres de barbelés, sur la route de l’Europe occidentale).
Ceux qui, ne pouvant pas partir, sont restés dans les villes et les villages, vivent quotidiennement entre l’enclume des bombes déchargées par les jets des nations impérialistes et les mitraillettes et canons des milices internationales, et le marteau de la famine et de la pénurie produites par l’impossibilité de recevoir quelque aide que ce soit, et par une économie locale désormais réduite à zéro.
Et les chiffres ci-dessus doivent encore grandir.
Face à ce dramatique tableau, les mass médias mondiaux, soutiens enthousiastes des intérêts bourgeois, sont engagés jour après jour dans l’interprétation des événements et de leurs causes de façon compatible avec les intérêts de la propagande et de l’idéologie bourgeoises. Selon cette lecture, les raisons de la guerre doivent être recherchées dans l’opposition entre chiites et sunnites, appliqués à tenter de faire triompher leur propre hégémonie confessionnelle dans la région. Depuis vingt ans, la morale est toujours la même : la déstabilisation du Moyen-Orient est fille de forces réactionnaires et conservatrices qui voudraient faire tourner à l’envers la roue de l’histoire et imposer aux populations du Moyen-Orient d’improbables royaumes théocratiques, non pas fils de notre époque, mais d’instances antiprogressistes et obscurantistes du passé. D’autres voudraient au contraire tout expliquer par les intérêts faméliques des habituels États Unis, qui n’ont jamais assez d’hégémonie, et chercheraient tous les prétextes pour augmenter leur influence aux dépens des autres impérialismes.
Ni les uns ni les autres n’ont raison.
Ou plutôt : ces « raisons » ont un poids maintenant que la guerre a commencé, mais elles ne sont certainement pas les causes qui ont déterminé le début du conflit et sa poursuite. Si pour la bourgeoisie cette lecture des événements est nécessaire à sa propagande idéologique et de classe, pour le prolétariat accepter ces thèses est désastreux.
Alors qu’est-il en train de se produire en Syrie ? Pourquoi ce territoire est-il soumis à ce bombardement continuel ? Essayons de démêler cet écheveau si embrouillé...
Comme nous l’avons autrefois rappelé, la Syrie est un territoire frontalier, une porte historique du Moyen-Orient, placée comme un petit coussin entre les trois grandes nationalités de la région: turque, arabe et persane; et cette situation géo-historique est à l’origine de la présence contemporaine (et pendant de nombreux siècles de la coexistence) de nombreuses ethnies différentes – une répartition encore plus fragmentée par l’interaction de confessions religieuses superposées dans le territoire. On trouve donc en Syrie des arabes sunnites, alaouites, ismaélites, nusaïris, et puis des kurdes, des arméniens, des turcomans, des druses, des levantins, des circadiens, des araméens, des chaldéens, pour ne citer que les groupes les plus importants. Et puis encore des sunnites, des chiites, des chrétiens, et des gens qui appartiennent aux différentes sectes produites par le mélange millénaire des plus grandes confessions, comme les druses, les yazidis, etc. Un kaléidoscope de traditions diverses, qui dans la situation actuelle forme l’humus idéal sur lequel s’appuyer pour alimenter les divisions et les haines, à la seule fin de prolonger la guerre actuelle.
Si en effet nous analysons les forces en présence, nous nous apercevons que la confusion dans les sigles est presque inextricable : on calcule environ trente groupes armés sunnites, qui eux-mêmes contiennent des groupes encore plus petits et locaux, et au moins treize organisations kurdes, auxquelles il faut ajouter les forces fidèles au gouvernement de Damas (d’origine alaouite), puis les hezbollahs libanais, les pasdaran iraniens et, encore, les milices turcomanes dans le nord-ouest du pays, les milices kurdes (d’appartenance soit turque, soit irakienne) et enfin la milice internationale représentée par l’ISIS dite aussi Daesh, qui recrute de véritables « lansquennets » en Europe occidentale, en Afrique du nord, dans les Etats caucasiens, jusqu’à l’Afghanistan et au Pakistan... Et nous ne parlons ici que des forces qui s’opposent jour après jour, mètre après mètre, sur la terre syrienne!
Chacun de ces sigles est porteur d’instances particulières et d’intérêts locaux qui, étant donnée leur fragmentation, parfois ne dépassent pas les limites d’une région, d’une ville et, plus souvent, d’un seul quartier. Le résultat sur le terrain est un continuel et mortel état de conflit de tous contre tous, qui chaque jour alimente cet immense carnage. Si donc nous cherchons à apercevoir un sens à cette guerre en observant les principaux acteurs sur le terrain, ce qui se dégage est seulement un entrelacement apparemment inextricable d’actions et de réactions : une guerre entre bandes qui a pour seul objectif de s’auto-alimenter et rien de plus.
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Mais, par-delà les intérêts syriens, flottent les intérêts de trois des cinq plus importantes bourgeoisies de la région : turque, arabo-saoudite, et iranienne.
La Turquie est le pays qui a le plus à perdre dans cette partie. Dans les quinze dernières années, elle a poursuivi une politique de puissance régionale, dont la base de départ est la dimension économique particulière prise par rapport aux autres de la région. Encore insuffisante sur le plan de la balance commerciale, et pas encore libérée des liens imposés par le besoin de s’approvisionner en capitaux sur les marchés internationaux, et donc encore faible sur le plan financier, la Turquie possède cependant un système productif industriel et en partie agricole tout à fait respectable, supérieur, pour nous faire comprendre, aux productions de beaucoup d’Etats européens (en quantité et en variété).
Nécessairement, un tel système a besoin de pénétrer, avec sa propre production, et souvent surproduction, les marchés étrangers, ou du moins voisins. Dans la phase qui a précédé la crise, cette politique de pénétration s’est présentée avec le visage aimable de la diplomatie et des accords économiques : par exemple, avec la Syrie, le Liban et la Jordanie, on était arrivés à la création d’un marché commun, par lequel passaient, en direction des pays arabes, même les marchandises provenant du détesté Etat d’Israël, débarrassées, justement en Turquie, de la « puanteur sioniste ». La région où s’exprimait cette nouvelle volonté de puissance ne pouvait que calquer les anciennes lignes directrices de l’ex-Empire ottoman : et ce, non parce qu’elle exprimait des forces réactionnaires et obscurantistes, mais seulement parce que la Turquie n’a pas encore été... déplacée en Océanie.
A la fin de cette réorientation stratégique, et tandis que traînait en longueur la discussion infinie sur l’adhésion à l’Union Européenne, l’Etat turc a construit une structure de relation sur les marchés étrangers qui devrait faire réfléchir surtout les « partenaires » européens : il a envahi avec ses marchandises tous les pays frontaliers et de la région et, à travers ceux-ci, toute l’aire méditerranéenne et d’Asie centrale.
Certainement, les pays européens représentent encore la destination d’une bonne part des exportations turques, mais leur poids a peu à peu sensiblement diminué et les données sur les importations de ces pays confirment l’autonomisation tendancielle de l’économie turque, qui commerce avec le monde entier, et en particulier avec ses voisins. Et le climat de « détente » étai tel, que même la « question kurde » semblait avoir pris une nouvelle voie, vers une solution pacifique : qu’il suffise d’observer que le PKK avait décidé de déclarer une trêve unilatérale et de considérer la politique d’excellent voisinage avec le PKD du Kurdistan irakien.
Cependant, ces développements de l’économie turque, et par conséquent de la « politique de bon voisinage », se heurtent en 2007 avec la chute de l’économie mondiale dans la plus grande crise de surproduction connue depuis le second après-guerre (et on pourrait presque ajouter : depuis toujours). Précisément pour cela, aujourd’hui, la Turquie a la ferme intention de ne perdre aucune position de celles qu’elle a récemment conquises (vous vous rappelez le jet russe abattu par les Turcs ?).
La réalité de la bourgeoisie saoudite est en partie différente. L’Arabie saoudite est en dernière instance une lande monopoliste et monopolisée par la production pétrolière et par les structures proches par filière et/ou transformation du produit de base. Cette spécificité (avec par conséquent une agriculture inexistante, et sinon de subsistance, et un secteur tertiaire très avancé pour le nombre de gens qu’il occupe, avec environ un quart de la force de travail employée, et ce, presque entièrement dans le secteur pétrolier, qui représente à lui seul 87,4% des exportations), cette spécificité est à la base d’une certaine capacité de mouvement sur le plan international et en même temps d’une certaine rigidité dans le système bourgeois arabo-saoudite.
Comme cela apparaît bien dans les données sur les exportations, l’Arabie Saoudite joue carrément et est désormais très attirée vers l’Asie, où se trouvent ses marchés les plus importants ; autrement dit, la bourgeoisie saoudite commerce avec le monde entier, en déplaçant ses axes d’action économiques (et donc également géopolitiques) dans un cadre de relative liberté : « l’argent n’a pas d’odeur » et le pétrole, s’il est vrai qu’il sent mauvais, au niveau du marché n’a pas d’odeur, exactement comme l’argent.
En même temps, cependant, la liberté de vendre rencontre aussi la chaîne représentée par le prix international de la marchandise que l’on vend... et même de la seule marchandise que l’on vend. Et c’est justement cette dépendance qui a été à la base, premièrement, de l’ascension économique et politique de l’Arabie Saoudite, et deuxièmement, depuis un an et demi, des difficultés inattendues que le pays est en train de traverser : ainsi, justement dans ce début de printemps, pour la première fois de son histoire l’Arabie Saoudite s’est adressée aux marchés internationaux pour ouvrir une ligne de crédit afin de renflouer ses propres coffres. Naturellement elle représente le berceau de la « nationalité arabe » et sa projection impérialiste ne peut que tendre, si ce n’est à l’unification, du moins à la domination sur toute l’aire arabe : depuis les côtes de l’Afrique du nord jusque justement à la Syrie et à une partie de l’Irak. D’ailleurs, pour l’Arabie Saoudite, contrôler l’aire moyen-orientale signifie chercher à contrôler le prix du pétrole, et ce qui est arrivé à l’Irak (c’est-à-dire de tomber sous l’influence iranienne, et de plus par la main de son plus grand allié, les Etats Unis) a rendu très prudente et en même temps virulente sa politique étrangère. Ce n’est pas un hasard si figure dans les premières places du classement spécial des Etats sur la voie du réarmement et justement afin de soutenir leurs propres visées expansionnistes, et a investi massivement dans le secteur militaire, en déviant dans ce secteur de grandes sommes provenant de la vente du pétrole... Tout cet afflux de liquidités a ensuite permis aux saoudites de se détacher des USA et d’entreprendre une stratégie impérialiste plus autonome et souvent aussi « en opposition » avec leurs anciens amis à la bannière étoilée.
Enfin l’Iran, troisième force qui s’oppose dans la région aux deux autres. Dans les derniers temps, l’Etat iranien a suivi la voie de la réconciliation avec son ancien ennemi... « avec Satan » ! En qualité et en quantité, la structure économique et productive iranienne est tout à fait semblable à celle de la Turquie : donc ici aussi se manifestent les mêmes exigences de pénétration dans les marchés limitrophes. Après des années d’embargo, l’économie iranienne n’a été que partiellement redimensionnée, car elle peut compter sur des amis puissants comme la Chine et la Russie et sur un arrière-pays asiatique détaché des rapports qui l’enchaînaient aux Etats Unis: nous parlons avant tout de l’Inde et de Singapour. En réalité, l’embargo a davantage affaibli les économies européennes, toujours avides de pétrole, que celle de l’Iran.
Mais à mesure que l’Arabie saoudite se rendait autonome et souvent aussi « en opposition » par rapport aux Etats Unis, ces derniers ont changé de stratégie par rapport à l’Iran, au point d’arriver à la fin de l’embargo et à lui reconnaître un nouveau rôle de « puissance amie » (et nous ne nous étonnerons pas si dans l’avenir les rôles respectifs de l’Arabie saoudite et de l’Iran devaient s’inverser !). Donc, dans la nouvelle situation, l’Iran poursuit l’objectif de consolider ses propres régions historiques d’influence et, avec la prise de l’Irak, de les élargir sur la base d’un rôle nouveau de puissance hégémonique dans le croissant du Moyen Orient.
Dans cette partie, les deux autres puissances de la région se trouvent, pour des raisons différentes, à la fenêtre.
L’Egypte apparaît pour le moment repliée sur elle-même, en tentant de ne pas imploser sous la pression de ses propres contradictions et de son propre prolétariat. Quant à Israël, il se sent peut-être pour la première fois comme le classique « pot de terre entre des pots de fer » : ses dimensions démographiques et économiques ne sont plus capables désormais de lui assurer la suprématie, comme cela est arrivé dans les cinquante dernières années, et même son rapport avec l’Occident est toujours plus problématique, et représente plus une interrogation qu’une vraie garantie.
Enfin, par-delà tous ces intérêts particuliers, flottent (ou plutôt pèsent) les grandes stratégies des impérialismes occidentaux. Les Etats Unis, toujours plus indifférents au sort du Moyen Orient et de la région méditerranéenne, tentent, de façon assez maladroite, de se repositionner dans la région, après avoir lourdement et gauchement contribué à sa balkanisation : à leurs yeux, leurs anciens alliés turcs et saoudites sont de moins en moins fiables et il en résulte justement qu’ils se rapprochent de plus en plus de l’Iran. Dans les mêmes années, l’intervention armée des USA a été discontinue et peu intense : il n’y a pas eu de soldats employés sur le terrain et les interventions aériennes elles-mêmes ont été conduites surtout avec des drones, sans l’intervention directe des chasseurs-bombardiers, sauf dans des cas très rares. Au-delà des proclamations et des menaces verbales, le désengagement progressif des USA est allé de pair avec l’autosuffisance énergétique conquise chez eux grâce aux nouvelles technologies de « fracking » pour l’extraction des hydrocarbures.
La Russie, au contraire, a utilisé la guerre de Syrie pour consolider et amplifier ses positions géostratégiques dans la région. Au contraire des Américains, elle est intervenue massivement avec des hommes et des armes, elle a bombardé les ennemis de son allié Assad, et ainsi non seulement elle a contribué de façon significative à renforcer le gouvernement de Damas, mais elle a après plus de vingt ans rétabli son rôle de puissance mondiale.
Quant à la Chine, elle a envoyé son porte-avions dans la mer Méditerranée (et c’est la première fois, dans l’histoire millénaire des civilisations humaines, qu’un navire de guerre chinois a dépassé le détroit de Gibraltar) afin de montrer clairement que sa projection de puissance est désormais à 360 degrés,
disposée à défendre dans les faits ses propres intérêts partout dans le monde. Sans doute, elle n’a pas participé directement aux bombardements, mais avec ce geste elle a bien montré de quel côté elle se trouve dans le cadre des alliances internationales : la Syrie, l’Iran, et naturellement la Russie.
Enfin l’Europe a démontré, s’il en était encore besoin, qu’elle était seulement un agrégat litigieux de nationalismes (et d’impérialismes), désormais en fait redimensionnés en quantité et en qualité et incapables de faire face à ses propres exigences économiques et géopolitiques. En ordre dispersé et avec diverses vicissitudes, les Etats européens ont déchargé des bombes sur la Syrie (avec la permission d’Assad, et donc de la Russie) et l’Irak, ou bien ils ont continué à temporiser, en discutant sur les grands systèmes du monde, mais sans jamais peser significativement sur le sort de la guerre de Syrie.
Le résultat de tous ces déterminants ? Une attaque continuelle contre les villes et les villages, un bombardement général, où chacun a montré ses muscles à la seule fin de cacher d’une part l’impuissance et l’inconsistance de tout véritable objectif à poursuivre et d’autre part les vraies raisons de cette monstrueuse boucherie. Nous suivrons attentivement les développements de ce qui se passe dans cette fluide et sanglante succession de massacres. Mais cependant posons-nous cette question : quelles sont donc les vraies raisons d’un massacre dont le prolétariat mondial, et surtout occidental, doit prendre conscience?
Pour répondre (comme nous l’avons fait plusieurs fois au cours de ces années dans ce même journal, et comme nous continuerons à le faire) nous devons revenir à la période à cheval entre 2009 et 2010. Au cours de ces mois-là, toute la région moyen-orientale et nord-africaine a été le théâtre d’un soulèvement massif et inattendu des masses prolétariennes, jusqu’alors écrasées, réprimées et maintenues dans des conditions de vie et de travail à la limite de la survie.
Ces mouvements de révolte, avant d’être canalisés et vidés de leur sens dans les revendications petites-bourgeoises des « printemps arabes », ont évoqué dans la bourgeoisie un spectre menaçant et toujours renaissant. Placée face à des foules de prolétaires le plus souvent jeunes et très jeunes (et dans une quantité guère comparable à celle des prolétaires occidentaux), lesquelles vivent dans des Etats où le tissu idéologique subsistant de nature démocratique est incapable de contenir leurs potentialités subversives parce qu’il ne peut pas droguer leurs consciences en leur accordant quelques miettes, la classe dominante bourgeoise (locale et internationale) a avancé la seule solution qui lui restait : déclencher une guerre fratricide dans le corps-même du prolétariat.
Donc, ce n’est certes pas la guerre entre confessions religieuses différentes, ce n’est pas tant l’affrontement entre bandes à la dérive et ce ne sont pas seulement les besoins géopolitiques des différentes bourgeoisies « petites » et « grandes » qui ont déterminé la débâcle en terre syrienne, mais le besoin vital d’arrêter, frapper et diviser un prolétariat en lutte, dans toute une région qui va de la Tunisie à la Syrie.
Ce n’est pas la première fois que cette solution extrême s’impose à la bourgeoisie et ce ne sera pas la dernière : mais le prolétariat international doit acquérir la conscience que ce sera seulement en éliminant le pouvoir de la bourgeoisie qu’on pourra mettre fin à cette guerre comme à toute guerre, présente et future. Seule la guerre civile ouverte et conséquente entre les classes pourra arrêter la guerre irrationnelle, atroce et sanguinaire entre les Etats.
il programma comunista, n° 2/2016